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La mille et unième vie de Julien Roche
Julien Roche1, créateur des bières Les Petites Réthaises, a passé la main il y a un an, pour devenir photographe professionnel. Aérien et solaire, l’homme aux yeux de chercheur et au sourire d’enfant n’en est pas à sa première reconversion. Retour sur le parcours d’une vie inventée au long du chemin.
C’est peu de dire que Julien Roche est un enfant de l’île : il appartient par sa mère à l’une des plus vieilles familles de Ré, les Chaigne, dont on peut remonter la trace jusqu’en 1500. Réthais par sa mère, cela fait de lui « un Rétha », nous apprend-il. « Réthais, c’est pour les îliens par le père. » Mais au fait, rétais, rhétais ou réthais ? « Chaque orthographe a son étymologie, son histoire, sa légitimité. Mon grand-père, qui était poète, l’écrivait avec un « h » après le « t ». » C’est en sa mémoire que Julien orthographie ses bières « Les Petites Réthaises » – lui que rien ne destinait, a priori, à devenir brasseur sur l’île de Ré.
L’appel du large
Julien Roche a grandi entre Bordeaux, ville d’origine de sa famille paternelle, et le sud de l’île, où il retrouve des grands-parents maternels qu’il adore. Rétha par sa mère, il l’est aussi par la mer, celle qu’il aborde par le surf et le bateau, avec son grandpère poète, pendant les week-ends et les vacances scolaires. Mais à 18 ans, l’adolescent choisit Bordeaux et prend un virage musical. Il s’engage dans une carrière de DJ, versé dans la musique électro. C’est à l’occasion d’un festival de musique, en Belgique, qu’il rencontre Cinthia, sa future compagne. « Je ne la connaissais pas depuis cinq minutes que je lui promettais de l’épouser, pieds nus, dans le sable. » La jeune femme, qui a déjà une petite fille, termine alors des études d’herboristerie et doit partir en Indonésie sur un projet de plantation d’armoise (dont on extrait notamment la quinine). « Je l’ai suivie. Je me suis retrouvé parachuté sur une île sans eau, sans électricité, où nous étions les seuls Blancs, où personne ne parlait anglais. Au bout de huit mois, on se connaissait… bien. » Après une brève escale à Bali, le passage en Belgique, qui devait être transitoire, s’éternise. Ils trouvent un emploi alimentaire dans la vente de meubles, avec la ferme intention de repartir au plus vite. « On a été rattrapé par la vie occidentale. Nous qui ne possédions rien, parce qu’on avait de l’argent, on s’est mis à acheter une voiture, une télé, des portables… » Julien s’inscrit néanmoins pour passer son diplôme de plongée. « On plongeait dans des carrières d’eau douce, sans combinaison ; elles étaient réservées aux instructeurs », se souvient-il avec une grimace. Quand, un soir d’hiver, il lui faut casser la glace pour entrer dans l’eau, il jette l’éponge. « Je suis reparti le premier pour Bali, Cinthia et sa fille m’ont rejoint un peu plus tard. » Il y obtient son diplôme d’instructeur de plongée, aussitôt embauché comme guide sur un bateau qui organise des expéditions sous-marines. Il y reste quatre ans.
La chance sourit aux audacieux
« Au bout de quatre ans, à passer huit mois sur douze en mer, quand mon patron m’a proposé de devenir directeur, j’ai accepté. » Mais le jour dit, le patron lui annonce qu’il est en faillite et doit vendre son bateau. Julien a rendez-vous pour déjeuner avec un groupe qu’il vient d’accompagner. Il leur annonce ce revirement de fortune. « Cela faisait plusieurs fois qu’ils partaient avec moi en expédition, on se connaissait bien. Ils m’ont dit : et pourquoi tu ne le rachèterais pas, ce bateau ? » Non content d’avoir eu l’idée, le groupe se cotise pour lui en donner les moyens. Propriétaire d’une goélette traditionnelle de 26 mètres de long, Julien crée sa propre société, Seaquest Adventure. Pendant huit ans, il collabore avec les plus gros tours opérateurs de France (comme Terre d’aventure) et propose des expéditions de surf et de plongée, allant jusqu’à accompagner des missions scientifiques. « Avec les touristes, c’est toi qui parles. Avec les scientifiques, tu écoutes et c’est passionnant. » Il fait une incursion dans le milieu de la télévision, pour laquelle il écrit des émissions, avant de passer devant la caméra. Celle tournée avec Seb la Frite2 fait plus de huit millions de vues.
D’un paradis à l’autre
Avec la naissance de leur fille, la vie de Cinthia et Julien va prendre une nouvelle tournure. Lorsqu’en 2016, ils reviennent sur l’île de Ré pour présenter Bambou à sa famille française, ils ont un véritable choc. « On ne l’a compris qu’en retournant en Indonésie. Là-bas, c’est l’anarchie : l’architecture, le bruit, les fils électriques dans tous les sens, la circulation… On s’est demandé si le paradis, ce n’était pas tout simplement ça : des plages propres, du silence, le repos de l’esprit. » Il leur faut un an pour passer la main. Julien laisse derrière lui douze ans de collaboration étroite avec la mer, non sans un nouveau projet : devenir saunier. Un an dans les marais, à se former avec des collègues, lui donne envie… de faire de la bière. « Il n’y avait pas de marais qui se présentait pour moi, alors je me suis lancé. » Une amie de Cinthia, venue de Belgique, lui fait découvrir les bières artisanales. Il apprend les bases du brassage et crée ses premières recettes. Puis il se forme pour devenir brasseur « bio, j’y tenais », précise-t-il. Son grand rêve, qui restera inachevé, était de créer la première bière dont tous les ingrédients viennent de l’île de Ré. « Mais je n’ai jamais trouvé de producteur de malt bio sur l’île. » A bon entendeur…
Créateur de bières « réthoises »
Si elles ne sont pas 100 % locales, Julien a voulu que les Petites Réthaises s’enracinent fortement dans le patrimoine insulaire. Il donne à presque toutes ses bières un nom en patois. « La Quichenotte » est la traditionnelle coiffe réthaise que les paysannes portaient aux champs ; « la Maline », le nom de la grande marée d’équinoxe ; « la Boudeuse », une petite huître qui refuse de grandir ; « la Bouvelle », l’autre nom du casse-croûte, bien choisi pour une bière au pain. Très vite, il lance le concept des bières musicales. Un QR code sur la bouteille renvoie vers des artistes locaux, Charlilou d’abord, puis Joyfull Noise, L’Hawaï… Il fait de la livraison à domicile, joue la carte des petits revendeurs en pratiquant des prix égaux quel que soit le volume d’achat, et gagne en réputation. Mais la crise du secteur, ajoutée à un contexte international brûlant, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, vient mettre à mal l’entreprise qui démarrait bien. Après quelques tractations houleuses, il trouve un acheteur de choix en Vincent Norguet, des Bières de Ré3. Aujourd’hui encore, les deux hommes se voient régulièrement. Julien demande des nouvelles, Vincent, des conseils… C’est le moment pour Julien de donner corps à un nouveau projet : la photographie.
Héritage familial
Julien Roche ne s’est pas improvisé photographe du jour au lendemain. La passion s’est transmise de sa grand-mère à son père avant de parvenir jusqu’à lui. L’Indonésie lui offre un magnifique terrain de jeu (voir encadré). Certains de ses clichés ont été publiés jusqu’au Portugal, rehaussés d’articles rédigés par Cinthia. A son retour dans l’île de Ré, il pose son objectif sur les sauniers, pour des photos qui seront repérées par Gala et Paris match, « le nec plus ultra sur le CV d’un photographe ! », se félicite avec amusement Julien. Faire de la photographie son métier lui permet de renouer avec l’extérieur, après plusieurs étés passés à brasser de la bière dans un hangar. Il construit son activité autour de trois domaines : les mariages, « parce que ce sont des moments où tout le monde est heureux » ; l’immobilier ; et la création de contenu pour les réseaux sociaux, photos et vidéos. Il est notamment l’auteur des images pour la boutique Brodequins, du Bois-Plage, où l’on voit les chaussures de la marque en goguette dans les paysages typiques de l’île. Sa touche particulière, qui emprunte aux années soixante leurs teintes à la fois pastel et acidulées, imprime au réel la douceur d’un sépia léger, le reflet d’une nostalgie bien portée, entre plaisir et regret.
Mille et une vies… et toutes celles à venir
Pour autant, le goût des ailleurs ne l’a pas quitté. Avec Cinthia, herboriste, naturopathe, masseuse, maître reiki et professeure de yoga depuis 25 ans, ils viennent de se lancer dans l’organisation d’expéditions alliant trek et yoga, bien-être et aventure. Pour leur premier voyage, en octobre 2025, ils ont choisi de retourner à Bali. Le prochain, au Maroc en septembre 2026, réunira trek en chameau, méditation, yoga et écriture intuitive. Par la suite, ils envisagent de se recentrer sur des destinations accessibles en train – à commencer par la Laponie suédoise, pour une expérience couplée randonnée et bain froid. « Mon ambition, c’est de me faire plaisir », conclut-il. « De me créer des rêves et de les rendre possibles, pour ceux qui ont envie de les vivre avec moi. » Concepteur de rêves : c’est un métier qui lui va bien, à Julien.
1 – Lire aussi l’article Mille vies en une : le parcours incroyable de Julien Roche sur notre site www.realahune.fr.
2 – Le deuxième youtubeur de France. L’émission s’appelle « Seb en Papouasie – La vraie aventure », elle est toujours visible sur Daily motion.
3 – Sur le premier brasseur de l’île, lire l’article sur notre site : www.realahune.fr/ bieres-de-ré-fête-ses-30-ans/http://www.realahune.fr/ bieres-de-ré-fête-ses-30-ans/
Retrouvez Julien Roche sur :
Instagram : @julien_roche_photos
Julien Roche au musée
De ses nombreuses expéditions dans les îles indonésiennes, parmi les tribus autochtones, Julien Roche a rapporté, avec ses photos, de nombreux objets, dons des chefs de clan. « J’étais considéré par eux comme le chef de ma tribu, et en tant que tel, je recevais en cadeaux des parures de cérémonie, des pipes, des objets rituels. » Cette collection intéresse le musée de La Rochelle, pour lequel il est en train d’écrire la scénographie d’une exposition. Elle devrait rassembler photos et objets autour de récits inédits. Affaire à suivre…
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