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Silence, ça butine !
Grâce à sa biodiversité unique, l’île de Ré représente un territoire privilégié pour les abeilles. Malgré les nombreuses difficultés du métier, les apiculteurs produisent ici un miel délicat, issu d’une multitude de fleurs.
Nous sommes en plein coeur des marais de Loix. Dans ce décor de carte postale, un petit bonhomme tout de blanc vêtu – lève-cadre dans une main, enfumoir dans l’autre – s’active autour de ses ruches. C’est une des premières visites après l’hiver, celle qui permet d’évaluer l’état des colonies et de lancer la saison apicole. Au grand étonnement du professionnel, les abeilles ont déjà rentré du nectar dans les alvéoles. Les marais, qui s’étendent à perte de vue, sont recouverts d’une plante typique de l’île de Ré : le maceron. Déjà en fleur, il donnera, une fois pollinisé par les abeilles, de petites graines noires connues sous le nom de « poivre de l’île de Ré ».
Abeilles sentinelles
C’est probablement ce nectar de maceron, qui donne un miel foncé et parfumé, que les premières butineuses de l’année ont commencé à stocker. A cette période de la saison, c’est presque inédit. « J’ai constaté un premier palier au niveau des années 2000, avec la canicule de 2003, puis une nouvelle accélération au niveau des années 2010. Et là, depuis trois ou quatre ans, on a l’impression de franchir un nouveau palier », s’inquiète François-Xavier Chupin, apiculteur. Véritables sentinelles de l’environnement, les abeilles sont à l’avant-poste du changement climatique, et les apiculteurs en sont les premiers témoins. Ces floraisons, dès le mois de mars, se succèdent désormais à un rythme effréné au printemps, provoquant des miellées simultanées difficile à gérer. « Sur le continent, la floraison des colzas n’est pas finie que fleurissent les acacias, puis les châtaigniers arrivent dans la foulée », confie l’apiculteur. Quand survient l’été, les sécheresses précoces tarissent les ressources en nectar, diminuant les récoltes.
Autre signe de cette précocité : les cadres de couvain, qui abritent les oeufs et larves des futures abeilles, sont déjà bien remplis. Cette ponte régulière et précoce indique une bonne santé de la reine et de la colonie, qui possède à la sortie de l’hiver entre 20 000 et 30 000 abeilles. Dans quelques semaines, avec un rythme de 2000 oeufs par jour, la colonie atteindra entre 60 000 et 80 000 individus. La ruche sera alors prête pour remplir de miel les hausses, ces petites boites contenant les cadres que l’apiculteur viendra récolter au fur et à mesure. L’apiculteur ne récolte que le miel présent dans les hausses, mais ne touche pas au miel stocké dans la ruche, des réserves indispensables pour passer l’hiver. Le miel n’est pas simplement la nourriture essentielle de la ruche, il est son « carburant » : quand la floraison est finie et que les températures baissent, les abeilles se mettent en grappe et se réchauffent mutuellement en produisant avec leur thorax des vibrations. En quelques minutes, le thorax d’une abeille peut atteindre les 43° ! Une dépense énergétique énorme qui exige de grosses consommations de miel.
Coups de vent
On remarque ici que les toitures des ruches sont toutes lestées de lourdes pierres. « Sur l’île, nous avons parfois des gros coups de vent », explique François- Xavier Chupin. Quand les tempêtes surviennent en période de butinage, cela peut même compromettre les récoltes, car les embruns marins viennent arroser les fleurs sauvages, qui finissent par « griller » sous l’action du sel. Quand on sait que les abeilles butinent dans un rayon de trois kilomètres autour du rucher, la géographie de l’île, contrairement au continent, limite automatiquement le potentiel de nectar. « Une partie du rayon de butinage se trouve en mer, ce qui fait d’autant moins de fleurs », explique le professionnel.
DE NOMBREUSES ACTIVITÉS À LOIX POUR DÉCOUVRIR L’APICULTURE
Dans la zone artisanale de Loix, l’Abeille de Ré propose de nombreuses activités autour des abeilles, destinées aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Tous les jours en haute saison (sauf le dimanche), un atelier « découverte des abeilles » permet aux familles de découvrir l’apiculture dans les locaux de l’entreprise à travers de nombreux outils pédagogiques (ruche connectée, panneaux, etc.). Après les explications, on assiste à l’extraction et on déguste le miel. Durée : environ 1h. Tous les jeudis matin, une balade au rucher (tenue fournie) permet de découvrir la vie des abeilles. Après une randonnée de deux kilomètres en direction du rucher (pointe du Grouin), qui permet de découvrir quelques plantes mellifères, l’apiculteur ouvre les ruches et explique aux visiteurs le fonctionnement de la colonie. Un petit déjeuner, à base de produits de la ruche (pain d’épice) est organisé sur place avant un retour à la miellerie, où le public assiste à l’extraction puis à la dégustation du miel. Durée : environ 3h. Tous les jours à 14h (sauf le dimanche), un atelier « immersion » propose un peu l’équivalent de la balade au rucher, mais dans un format plus court, l’ouverture et la découverte d’une ruche ayant lieu juste derrière la boutique. Pour les enfants (5-11 ans), de nombreux ateliers sont proposés autour du miel et des abeilles. Différents ateliers « créatifs » avec création d’une étiquette (aquarelle ou autre) pour réaliser un pot de miel personnalisé ou créations de bougies en cire d’abeilles. Un atelier « pâtisserie » présente les recettes à base de miel et permet aux plus jeunes de fabriquer des sablés au miel, qu’ils ramènent chez eux. Pour les tous petits (3-5 ans), un atelier théâtral, avec une animatrice, permet de découvrir le monde des abeilles à travers un jeu de rôles.
A part ces difficultés, produire du miel sur l’île de Ré procure uniquement des avantages, surtout quand on fait du miel bio comme François-Xavier Chupin, qui possède plusieurs centaines de ruches. Dans ces zones de marais du nord de l’île, la biodiversité est exceptionnelle : maceron, moutarde des marais, jussie, statice, lavande de mer… Dans le sud de l’île, les nombreux ronciers, souvent considérés comme des mauvaises herbes, sont une aubaine pour les abeilles, qui produisent un miel extrêmement délicat. Lors d’années exceptionnelles, il arrive même que les apiculteurs, à l’instar d’Aude Chupin, soeur de François-Xavier installée à Rivedoux (l’Abeille Réthaise), produisent du miel d’acacia de l’île de Ré. Si les abeilles sont victimes un peu partout des pesticides, elles le sont également d’une chute de la biodiversité florale. Sur l’île de Ré, peu de champs (à part les vignes que les abeilles ne butinent pas), donc quasiment pas de pesticides, et énormément d’espèces de fleurs différentes. Cela donne des miels polyfloraux rares et uniques.
Adaptation permanente
L’arrivée de l’été, où la flore se raréfie, signifie la transhumance des ruches sur le continent, où les champs de tournesol arrivent à maturité. « En tant que professionnel, on ne peut pas produire uniquement du miel sur l’île de Ré, où le territoire est trop restreint », concède François Xavier Chupin. Du côté de Loix, Aldo François, qui a créé l’Abeille de Ré en 2012, possède entre huit cents et mille ruches, dont un quart sur l’île. « On produit une moyenne d’une dizaine de kilos par ruche sur l’île de Ré, contre environ trente kilos sur le continent ».
L’apiculture sur l’île de Ré nécessite une adaptation permanente face au changement climatique et à la mondialisation des échanges, qui amène son lot de désagréments, comme le frelon asiatique, véritable fléau depuis une dizaine d’années. « Sur l’île, les pouvoirs publics ont été très réactifs pour faire détruire les nids de frelons asiatiques », reconnait François-Xavier Chupin. Malgré ça, cette espèce invasive continue de se propager et de faire des dégâts considérables sur les ruches, obligeant même certains apiculteurs à transhumer des ruches dans des zones moins infestées, au moment où la pression du frelon est la plus forte. Face aux di »icultés du métier, les apiculteurs cherchent à se diversifier. François-Xavier Chupin devrait bientôt ouvrir un rucher pédagogique à Saint-Martin, afin de faire découvrir aux visiteurs son métier.
A Loix, Aldo François, outre sa boutique vendant son miel et de nombreux produits dérivés, propose déjà de nombreuses activités, qui rencontrent un franc succès (voir encadré p.39). Grâce à l’activité touristique, la vente directe, sur les différents marchés de l’île, facilite la commercialisation du miel. « Nous n’avons pas besoin d’aller à l’autre bout de la France pour vendre notre miel, c’est une chance », conclut François-Xavier Chupin. Et qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : les apiculteurs rétais font des miracles, mais le miel de fleur de sel1 n’existe pas…
1 – Question souvent posée aux apiculteurs par les visiteurs de passage.
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