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Madame Patronne
Jacqueline Neveur est une figure emblématique du port de Saint-Martin. A 91 ans ce mois-ci, elle est toujours à la tête de son bar-hôtel-restaurant La Barbette et écoute les bruits du monde depuis le comptoir de son bar. Rencontre.
Enfant déjà, elle voulait devenir « patronne » et le clamait à qui voulait bien l’entendre. Le mot claquait joyeusement dans sa bouche, ses yeux brillaient et elle souriait de ce sourire qui lui facilitera bien des choses à l’âge adulte. Elle avait le tempérament pour, comme on dit familièrement et ne savait pas encore ce que cela représenterait de responsabilités et de travail.
Issue d’une famille modeste de La Rochelle, un père décédé alors qu’elle est jeune, Jacqueline Ratier est élevée au sein d’une fratrie où les garçons sont majoritaires et très machos. Remarquant, lors d’une visite à sa famille que Jacqueline avait été maltraitée, sa tante, qui demeurait à La Couarde, décide un jour 1960 de l’emmener vivre chez elle. Elle lui trouve un travail à la pension de famille Marsaut . La jeune fille ne s’y plaît pas, mais elle commence à apprendre les rudiments du métier de l’hôtellerie et après un an trouve un emploi à l’hôtel-restaurant Les Mouettes, établissement bien connu en plein centre de la Couarde.
Une idée fixe : devenir patronne
Elle s’entend parfaitement avec ses nouveaux patrons, Léon Marmel et son épouse, qui selon ses propres mots sont « super gentils ». De leur côté, ils apprécient la vivacité de la jeune femme et sa résistance au travail. Elle est intelligente et se forme rapidement aux différents métiers de la profession. Au terme d’une année, ils lui offrent même une chambre à demeure et Jacqueline en profite pour économiser une partie de ses gains. Malheureusement, en 1966, Léon Marmel atteint d’une tumeur au cerveau, vend son fond à un Parisien, sécurisant cependant le poste de Jacqueline. Elle restera sept ans chez les nouveaux propriétaires, avec lesquels elle s’entendra bien également, cependant la même idée lui trotte depuis toujours dans la tête : elle veut devenir patronne, avoir quelque chose qui lui appartienne, et ne veut plus subir les réflexions d’une clientèle souvent avinée. Elle veut commander et elle sait qu’elle en est capable. Ayant rencontré Marcel Neveur, un militaire calme et posé qui l’admire et l’écoute, elle décide de se lancer, quitte Les Mouettes au bout de douze ans de maison, se marie et achète à Saint-Martin, le 1er juin 1973, ce qui va devenir le bar-hôtel-restaurant La Barbette.
On a tout emprunté !
« On a acheté avec zéro centime. On a tout emprunté ! Ce n’est pas maintenant que l’on pourrait faire ça ! » s’exclame-t-elle. « On a tout pris à crédit, même les frais de notaire ! J’ai vécu une époque qui n’était pas si mal que cela » reprend-elle rieuse. « C’était un taudis » se remémore-t-elle « nous n’avions pas d’argent pour trouver mieux. Nous avons fait beaucoup de travaux avec des artisans compréhensifs et des banquiers un peu moins. Cela a été très dur et plus d’une fois mon mari a eu envie de tout arrêter et pourtant c’est moi qui discutais avec les ouvriers et jonglais avec les banques ! On a payé notre dernière traite en 1985. Heureusement, car si les dix premières années de 73 à 83 ont été de bonnes années du point de vue de la rentabilité, tout a changé après le pont. Il y a eu un avant et un après. »
Depuis 1988, Jacqueline observe, derrière le grand comptoir de son bar, forteresse protégeant sa frêle silhouette, les changements engendrés par l’ouverture du pont. « Le port est toujours-là et en apparence rien n’a changé, mais on ne travaille plus comme avant », constate-t-elle. Les communications avec le continent étant facilitées, l’établissement a dû s’adapter et faire face, entre autres, aux déferlements de population des week-ends fériés de Pâques, du mois de mai ou d’août et proposer à cette nouvelle clientèle une grande terrasse ensoleillée, une restauration différente et des apéritifs… dînatoires.
Jacqueline suit le mouvement, modernise son entreprise pour répondre au goût du jour et continuer d’exister, mais cela ne l’empêche pas de regretter la grande époque du PMU des années 80, lorsque les joueurs venaient des Portes et de Saint-Clément et que le dimanche, pour jouer, il y avait la queue jusqu’au musée. Marcel Neveur, son mari, et un employé s’organisaient pour laisser entrer les joueurs par groupe de trente. De leur côté, les gendarmes venaient vérifier que la queue n’empiétait pas sur la route de manière dangereuse. De nos jours, on joue sur les portables ! Heureusement, le PMU reste une activité importante à La Barbette avec une clientèle de gros joueurs fidèles qui apprécient l’ambiance et les contacts humains et participent de la bonne santé du lieu.
En 1994, son mari décède. Elle doit reconcevoir sa manière de travailler. La présence d’un homme dans ce genre de métier est un atout. Jacqueline va s’entourer de fidèles collaborateurs, qui au fil des années vont devenir sa famille. Car, même si elle connaît beaucoup de monde, elle a peu d’amis et le soir, lorsque La Barbette ferme et qu’elle remonte dans ses appartements, elle est seule. Elle ne s’étonne pas de cet isolement. Elle a consacré sa vie à La Barbette, ne sortant jamais, partant rarement en vacances et alors c’était un événement. Et le peu d’estime que l’on accordait aux patronnes de bar quand elle est entrée dans la profession, fait qu’elle s’est repliée sur elle-même, mais comme elle dit souvent « quand tu veux être le chef, tu prends les inconvénients et les avantages ».
Jacqueline a mené sa vie tambour battant, avec énergie et discernement. Avec bonté et générosité aussi, ce que l’on sait moins. Elle a toujours été attentive aux autres et n’a pas manqué d’aider les membres de son personnel ou de sa famille lorsqu’ils étaient en difficulté, logeant chez elle des années durant un frère malade et son Berger allemand.
Et si c’était à refaire ? « Je ne referais pas la même chose. Je m’orienterais toujours vers le commerce qui est une activité qui me plaît, mais je choisirais un métier moins prenant et plus rentable parce qu’il en faut du travail pour vendre des cafés à 1,90€ et ne pas faire beaucoup d’argent ! ».
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