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Les « soldats de pierre » de l’île de Ré
Par sa position stratégique et la morphologie de ses côtes propices à un débarquement, l'île de Ré a toujours été un important poste militaire. Loin de se limiter à Vauban, ses fortifications révèlent une riche histoire, qui remonte au Moyen Âge. Découverte.
Les premiers indices de fortifications sur l’île de Ré apparaissent avec l’arrivée de la famille Mauléon1, connue pour être à l’origine de la construction de l’abbaye des Châteliers en 1156. Si on trouve bien aujourd’hui une rue du Château des Mauléon à la Flotte, les historiens n’ont jamais trouvé la trace d’une forteresse. « On connait la présence d’un prieuré Saint-Eulalie, qui existe au moment de la construction de l’abbaye. Sur un document plus récent de 1565, il est décrit avec un bâtiment fortifié appelé le château» 2, explique Jacques Boucard, historien local. Dans un autre document, il est aussi question d’une fortification, probablement une motte ou un châtelet, entre l’abbaye des Châteliers et la mer, vers la fin du 12ème!siècle. Ces mottes féodales, construites en terre et en bois, n’ont pas résisté à l’épreuve du temps, et les relevés topographiques n’ont pas permis de la localiser. En 1242, alors que l’île de Ré est anglaise, une autre archive a révélé que le roi Henri III d’Angleterre avait demandé la construction d’un château sur l’île de Ré, sans que l’on sache si ce projet s’est concrétisé 3.
L’église comme refuge
Il faut attendre le 15ème!siècle pour découvrir les premières fortifications avérées sur l’île, sur des édifices plutôt inattendus : les églises. «En cas d’attaques à cette époque, les populations se réfugient dans l’église, d’où l’intérêt de les fortifier », confie Jacques Boucard. Comme les vikings quelques siècles auparavant, les Anglais pratiquent les razzias sur nos côtes, et l’île de Ré est une cible de choix grâce à deux richesses qui s’exportent dans l’Europe entière : le sel et le vin. Les historiens n’ont pas été surpris de découvrir que la plupart des razzias avaient lieu en septembre et octobre, juste après les récoltes, au moment de l’année où les chais à vin et greniers à sel sont pleins. Les églises de Sainte-Marie, Ars et celle de Saint-Martin (dénommée le «Grand Fort» au 16ème siècle) sont donc fortifiées à cette époque, comme l’attestent quelques rares documents. Dernièrement, une découverte considérable vient d’être faite4: un tableau datant de la Révolution Française, jusqu’ici ignorée de tous (sauf de ses propriétaires), montre l’église Saint-Etienne d’Ars-en-Ré entourée d’un rempart.«Nous savions d’après certains plans qu’il y avait eu une fortification, mais c’est la première représentation d’une église fortifiée sur l’île de Ré», explique Jacques Boucard.
Premiers forts au 17ème siècle
C’est au 17ème!siècle, alors que le territoire est plongé dans les guerres de religions entre protestants et catholiques, que les premières forteresses modernes voient le jour.!«!Ce sont des défenses solides, faites pour résister à une grosse attaque!», explique Jacques Boucard. Suite à la bataille d’Ars du 16 septembre 1625, qui voit la victoire des troupes royales catholiques sur les protestants rétais, le chef catholique Toiras est nommé gouverneur de l’île de Ré par Louis XIII. Sa mission ? Protéger l’île d’un retour des protestants (soutenus par les Anglais) en établissant un système de fortifications dissuasif. Le grand ingénieur d’Argencourt, qui a déjà fortifié Brouage et le Château d’Oléron, construit en 1625 le fort La Prée, seule construction encore visible de nos jours. Le fort était pourvu d’une double enceinte (détruite en 1680), d’un port au sud et de quatre bastions reliés par des courtines en demi-cercle. Dans la foulée, il édifie la première citadelle de Saint-Martin en moins de treize mois : elle se composait également de quatre bastions mais était dépourvue de port (voir illustration). Ces édifices abritaient des logements pour la garnison, une chapelle, des magasins aux vivres et des citernes afin de permettre aux soldats de subsister en cas de siège. Une autre redoute, disparue aujourd’hui, est édifiée en 1626 au Martray, autre endroit stratégique assurant la jonction entre les deux parties de l’île.
Lorsque les hostilités reprennent avec le débarquement le 21 juillet 1627 à Sablanceaux des troupes anglaises du Duc de Buckingham, certains travaux, notamment sur la citadelle, ne sont pas totalement achevés. « Toiras va profiter des cinq jours entre le débarquement et le début du siège de Saint-Martin pour faire entrer des vivres et faire fermer le seul accès à la citadelle!», confie Jacques Boucard. Les troupes anglais, qui échouent à prendre la citadelle malgré un siège de plus de trois mois, sont finalement anéanties à la bataille du pont du Feneau du 8 novembre 1627. En perdant son allié anglais, La Rochelle, place forte du protestantisme, se retrouve désormais seule face aux armée royales. Après un terrible siège, la cité huguenote rend les armes face à Richelieu et aux forces royales le 29 octobre 1628.
Fortifications rasées
Après la capitulation des Rochelais, la citadelle de Saint-Martin connait le même sort que les fortifications de La Rochelle : elle est détruite et rasée sur les ordres du roi en 1629. « Richelieu et Louis XIII considèrent que si les protestants réussissaient à s’en emparer, cela constituerait une place forte difficile à reprendre», explique Jacques Boucard. Désormais privée de fortifications, à l’exception du fort La Prée, l’île n’est plus défendue que par des milices rétaises.
La nécessité de protéger l’île contre un éventuel envahisseur ne tarde pas à refaire surface dès le début du règne de Louis XIV. Une nouvelle organisation défensive est mise en place afin de défendre l’arsenal de Rochefort, nouveau port de guerre stratégique construit en 1666. «Si vous croyez avoir lieu de craindre les Anglais, songez à La Rochelle et à l’île de Ré, c’est une place aisée à fortifier dont la perte ferait plus de mal au roi que celle de tous ces pays ci», écrit Vauban5!en 1677. Cet ingénieur du roi propose ainsi en 1674 de remanier le fort La Prée, de bâtir les redoutes de Sablanceaux et des Portes (lieux possibles de débarquement) et de reconstruire la redoute du Martray. Pour Saint-Martin, plusieurs plans sont proposés : celui de l’ingénieur de La Favelière, plus ambitieux mais trop couteux, préconise de fortifier l’ensemble du village et de construire un grand port. Vauban propose de construire la nouvelle citadelle sur les ruines de l’ancienne et d’édifier des remparts autour du village. Face à l’entrée de la citadelle, il décide d’ajouter un petit port, tel qu’on le voit aujourd’hui au niveau de l’entrée de la prison.
En 1678, Vauban est nommé Commissaire général des fortifications du royaume et dirige les travaux de la nouvelle citadelle, dont la première pierre est posée le 29 juin 1681. Vauban, qui n’aura cesse de dénigrer dans ses écrits le bâtisseur du début du siècle d’Argencourt, s’inspire donc très largement de l’oeuvre de son prédécesseur. Le fort La Prée, qu’il qualifie de «fort d’opérette», sera conservé et simplement réaménagé. «D’Argencourt est au moins aussi important que Vauban, mais il est peu connu. Il faut dire que le premier, qui fortifie l’île au moment où le trésor royal est vide, a eu beaucoup moins de moyens que Vauban», confie Jacques Boucard.
Mur de l’Atlantique
Suite aux réalisations de Vauban, qui font aujourd’hui partie du patrimoine rétais6, l’île reste armée mais les défenses deviennent obsolètes dès le milieu du 19ème siècle. En cause ? L’évolution technologique de l’artillerie. Conçus pour résister aux boulets de canons, les «soldats de pierre» ne peuvent plus grand- chose face aux obus qui font leur apparition vers 1850. Seul le béton est désormais capable de «protéger» les bâtiments militaires contre les bombardements. Et le béton, les Allemands vont en couler des millions de tonnes le long de nos côtes lors de la Seconde Guerre mondiale afin de construire le Mur de l’Atlantique. L’île de Ré, occupée depuis juillet 1940, représente une pièce maîtresse du dispositif défensif allemand et un poste avancé pour la protection du port de La Pallice. « L’île de Ré garantit la défense de la base sous-marine, essentielle pour les Allemands», précise Jacques Boucard. Au total, plusieurs dizaines de blockhaus y seront construits, ainsi que les batteries Kora et Karola, composée, entre autres, de deux immenses tourelles qui en font le fleuron du secteur et la plus grosse puissance de feu entre la Vendée et Bordeaux. Finalement, l’île de Ré ne sera jamais attaquée. Au 21ème!siècle, c’est désormais face à un ennemi invisible que l’île de Ré doit se protéger avec des murs en béton : la montée du niveau des mers, conséquence du réchauffement climatique
1. On ne connait pas bien l’origine de cette famille, ni même de celle des Thouars qui s’implante sur l’île de Ré à la même époque, mais ils étaient proches des comtes de Poitiers.
2. Document découvert par Jean-Claude Bonnin mentionnant «la chapelle du chasteau dudit prieuré».
3. Cela reste peu probable puisque l’île de Ré est redevenue une possession «française» en 1243, sous Saint Louis.
4. Révélée dans le dernier numéro du Tambour d’Ars.
5. Cité dans Histoire de l’île de Ré, des origines à nos jours. Boucard, Augeron, Even. Editions du Croît Vif. 2016.
6. Classées au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2008.
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