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Les bibliothèques au coeur de nos villages
Dix communes, dix bibliothèques!: rares sont les territoires qui peuvent se prévaloir d’un tel maillage culturel de proximité. Au-delà du prêt de livres, les bibliothèques sont des lieux qui se réinventent au quotidien pour continuer à accomplir leur mission!: mettre le savoir à la portée de tous.
« La bibliothèque est un lieu pour tous les âges, le seul lieu ouvert à tous dans une commune », commence Michelle Sebbar, bibliothécaire à La Couarde. Premier équipement culturel de proximité, selon les termes officiels1, cette institution nous est si familière qu’on en oublierait presque qu’elle pourrait ne pas exister. A Saint-Clément, une bénévole se souvient : « Avant, la bibliothèque, c’étaient quelques bouquins poussiéreux, dans un placard dont on devait demander la clé à la mairie. » On ignore aussi souvent que l’élan en fut d’abord associatif, issu de la conjonction d’une initiative locale, et du soutien des pouvoirs publics. Beaucoup le sont encore, associatives, quand quelques-unes sont devenues municipales : à Ars, La Couarde, Sainte-Marie et Rivedoux. Les missions des unes et des autres divergent autant que les moyens dont elles disposent. Mais elles ont en commun d’être perçues par celles et ceux qui les animent comme des lieux de vie. Ainsi, à La Couarde, le samedi matin, les habitués se retrouvent pour un moment de convivialité autour d’un café offert. A St Clément, les membres du Bureau témoignent : « C’est comme un petit salon pour les personnes isolées. Venir à la bibliothèque est parfois leur seule sortie de la journée. » L’hiver, lorsque les commerces ont baissé le rideau, la bibliothèque devient un lieu de rendez-vous, où l’on échange les nouvelles du village – avant de parler du dernier livre qu’on a lu.
Un lieu où se sentir chez soi
Cette dimension est devenue centrale pour une nouvelle génération de bibliothécaires qui, depuis vingt ans, oeuvrent à changer l’image de la bibliothèque dans l’esprit du public. Orlane Coutanceau, bibliothécaire à Ars-en-Ré, parle de « désacralisation ». « Pour beaucoup, la bibliothèque est un sanctuaire où il faut parler bas et marcher sur la pointe des pieds. » Pour aller à l’encontre de cette vision peu hospitalière, la médiathèque de Sainte-Marie a conçu son accueil de sorte que « chaque personne qui en passe la porte se sente chez elle », selon Julie Baudran, sa directrice. Tous les espaces de la médiathèque y sont représentés, des DVD aux nouveautés en passant par des magazines en tout genre mis à disposition, à côté des fauteuils et de la table-basse végétalisée. L’aménagement de l’espace est une préoccupation commune aux dix bibliothèques, et le principal regret des plus modestes, comme Loix et Saint-Clément, qui aimeraient « pousser les murs » pour y mettre un canapé. A Rivedoux, la médiathèque, entièrement rénovée cette année, ne déroge pas à la règle. De l’aveu de Marc-Antoine Ully, son directeur, les principaux axes qui ont motivé les travaux d’agrandissement sont « l’accueil et le confort », afin de créer les conditions pour que le public ait envie de rester. Mais encore faut-il qu’il ait envie d’y venir, dans cet espace que les acteurs et actrices culturels mettent tant de soin à rendre inclusif2.
« Une bibliothèque est un projet culturel en soi. »
C’est ainsi que Julie Baudran et Michelle Sebbar perçoivent leur mission : si le livre en est le coeur, tous les moyens sont bons pour atteindre des publics que l’évolution des pratiques culturelles contribuent à éloigner de la lecture. « A la question : est-ce votre rôle ?, la réponse est toujours : oui. Il faut que les bibliothèques soient partout. S’il y a un livre qui traite du sujet, on a une raison d’être là », ajoute Julie. Au Bois-Plage, Teresa Dias Coelho, agente du patrimoine, partage ce point de vue. « Nous devons montrer que la lecture n’est pas rébarbative, qu’elle peut être ludique. » Les animations proposées tout au long de l’année se font le reflet de cette mission d’ouverture : club de lecture, atelier d’écriture, soirée jeux de société, tournoi de jeux vidéo, ateliers créatifs tout public tels que journal créatif, origami ou cyanotype, les idées ne manquent pas, jusqu’à la tentative faite par la bibliothèque de La Couarde de mettre en place une grainothèque, avec l’association Graines de troc. Orlane Coutanceau n’hésite pas à parler de « tiers-lieu » pour définir le virage pris par les bibliothèques ces vingt dernières années, portées par des valeurs d’échange, de partage et de solidarité. « De plus en plus se développe une économie du prêt : on a vu fleurir les fringothèques, les matériothèques, pensées par une population sensible à l’épuisement des ressources et à leur préservation », renchérit Michelle Sebbar. Mais pour aller dans le sens de l’histoire, les bibliothèques doivent avoir une vision large de ce qu’est la culture.
Main dans la main avec les associations
Car le constat est indéniable : la lecture s’efface progressivement de nos pratiques quotidiennes. Selon une récente étude du Centre national du livre, les 7-19 ans passeraient ainsi en moyenne trois heures par jour sur un écran, contre dix-huit minutes à lire3. Et de fait, les bibliothèques sont fréquentées assidument par les plus de soixante ans. Comme le fait remarquer Pauline Leriche Rouard, agente du patrimoine à la bibliothèque de Saint-Martin, « les plus âgés aujourd’hui sont des lecteurs, mais qui sait si les seniors de demain liront encore ? » Associer le livre à d’autres pratiques culturelles devient une nécessité vitale pour les bibliothèques. Elles n’hésitent pas à s’assurer le concours des associations rhétaises, telle que Ré Astronomie, Ré Nature Environnement, la Ligue de protection des oiseaux (LPO), pour attirer en leur sein un public nouveau. Des amitiés naturelles se créent avec les compagnies de théâtre et les conteuses locales. A Loix, le Radeau de la Méduse est intimement lié à la bibliothèque, qui accueille son atelier hebdomadaire de lecture à voix haute. A La Flotte, depuis les confinements successifs et l’obligation faite aux galeries de rester fermées, la bibliothèque offre ses murs aux artistes du village. A Rivedoux, les conférences données par des universitaires sur des sujets de culture générale font « carton plein ». Cependant, rappelle Marc-Antoine Ully, « nous ne sommes pas des centres de loisirs ni d’animation. Notre coeur de métier, c’est l’offre documentaire. Une librairie gratuite. Le reste, c’est du bonus, il n’y a pas d’obligation à le faire. »
L’école à la bibliothèque
Pas d’obligation, ni toujours les moyens : pour les quatre bibliothèques associatives de l’île, aux Portes, à Saint-Clément, Loix et La Flotte, les ressources sont limitées et suffisent seulement aux achats de livres. En dehors des subventions accordées par les mairies et les adhésions, elles complètent leur budget par l’organisation de braderies et comptent sur la générosité des donateurs. Installées dans des locaux plus exigus, tenues exclusivement par des bénévoles, elles se recentrent sur le prêt des livres, et la mission peut-être la plus importante de toutes : l’accueil des scolaires. Car, fait remarquable, toutes les écoles de l’île ont accès à un temps de lecture à la bibliothèque. Lecture à voix haute pour les plus petits, assurée souvent par une bénévole, ou lecture en autonomie pour les plus grands, ce temps est très apprécié des professeurs, dont l’avis est par ailleurs sollicité au moment des achats. « Sans ce temps scolaire, 95 % des enfants ne seraient jamais venus à la bibliothèque », observe Marc-Antoine Ully. Cet engagement est primordial dans la lutte contre la désaffection du livre, et ses conséquences imprévisibles sur la construction intellectuelle des enfants, ces futurs électeurs.
Lire-ensemble
En mettant le savoir à la portée de tous, les bibliothèques participent d’une certaine idée de la démocratie et de sa survie dans nos temps troublés. Précieuses par l’accès à la culture aux moyens des livres et des animations qu’elles proposent, elles sont aussi et peut-être, surtout, des lieux de rencontre où il est encore possible de tisser du vivre-ensemble. Reposant essentiellement sur le temps que veulent bien leur donner des bénévoles par ailleurs sans formation, qui ont pour elles « d’aimer les livres, les gens et les enfants », selon les termes de Danielle Deshays à Loix, leur existence demeure fragile et suspendue à la décision politique. Car « sans volonté municipale, on ne peut rien faire », conclut Michelle Sebbar. Jusqu’à présent, les élus des dix communes ont réitéré leur soutien, mandat après mandat. Espérons qu’à l’avenir, la volonté politique ne faiblisse pas.
1 – « A la découverte des bibliothèques », sur le site culture.gouv.fr.
2 – Sur l’inclusion, voir notre article sur le projet Dis-moi tout ! porté notamment par les bibliothèques d’Ars et La Couarde, et la médiathèque de Sainte-Marie : www.realahune. fr/dis-moi-tout-la-force-du-collectif-a-la-retaise.
3 – Source : La Dépêche, « Dix fois plus de temps passé sur les écrans que devant un livre : pourquoi les Français lisent de moins en moins », article de Philippe Rioux, 19 avril 2026.
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