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Jazz au Phare en juillet : comme une première édition
Contre vents et marées, et malgré une coupe brutale et tardive de ses subventions, Jazz au Phare cette année a montré ce que le jazz avait dans le ventre : de la joie, de la solidarité et une voix qui porte.
On repart à zéro
Dimanche 26 juillet, sur la grande scène d’un in sans off, Jean-Michel Proust, le programmateur du festival, affronte un ciel annonciateur de pluie. « Si vous regardez vos applications météo, il ne pleut pas. Ce n’est qu’une impression », s’amuse-t-il. Quelques gouttes d’eau bienfaisantes se dispersent sur le public d’un festival qui en a vu d’autres, en seize étés que les intempéries n’ont pas épargnés. Mais le dix-septième ne ressemble pas aux autres. D’abord parce que nous sommes en juillet. Dans la petite foule qui se presse contre la scène, les plus nombreux sont ceux qui viennent pour la première fois. Cela fait dire à l’équipe du festival que c’est comme une première édition : on repart à zéro.
Différente, cette édition l’est aussi par sa couleur « jazz jazz », pour reprendre l’expression de Jean-Michel Proust. Le milieu du jazz n’avait pas été tendre avec son directeur artistique, après la venue décriée de Sheila, l’an dernier. Celui qui est aussi président de l’Académie du jazz reconnaît avoir fait une « erreur éditoriale ». « Mais je ne regrette pas mon choix, cette femme est incroyable et son show était formidable. » En réponse à ses détracteurs, l’homme fidèle à ses amitiés a renoué avec ce qu’il connaît le mieux : le jazz de haut niveau dans toute sa diversité. Et il a offert à son nouveau public de juillet cinq soirées de haute volée.
« Le jazz, c’est le rythme » (Sylvie)
Avec Marcus Miller et Avishai Cohen pour tenir le haut de l’affiche, le ton était donné : deux artistes de dimension internationale ayant joué avec les plus grands, parmi lesquels Miles Davies pour le premier, Chick Corea pour le second, dont ils ont fait leur maître. Lundi soir, le bassiste de renom, producteur d’un Miles Davies dont on célèbre cette année le centenaire, avait réuni sur scène les musiciens d’origine du We Want Miles Band, de 1981. Présentant ceux qui l’entourent – Mike Stern, Bill Evans, Mino Cinelli tout juste vingtenaires à l’époque -, Marcus Miller s’attarde sur celui à qui il est revenu de jouer la partition du disparu : le trompettiste Russell Gun, une comète hip-hop dans le ciel du jazz contemporain. A chacune de ses apparitions en solo, il fait, d’une note, le silence autour de lui et accroche les étoiles en vous décrochant le cœur. Quant au leader du groupe, ses doigts volent sur les cordes de sa basse, provoquant dans la foule clameurs et applaudissements. « Je ne suis pas très jazz », se confie Sylvie, une spectatrice rochelaise qui vient tous les ans, « plutôt pop rock, vous voyez, mais Marcus Miller, ce n’est pas la même chose. J’aime son rythme et sa personnalité. » Et tandis que les spectateurs se laissent bouleverser par une musique de tous les âges, les musiciens regardent en jouant la lune presque pleine se lever dans un ciel d’encre…
« Le jazz, c’est la liberté » (Marie)
Mardi soir, le parterre, plus clairsemé que la veille, accueillait Avishai Cohen et son trio avec un enthousiasme qui compensait le nombre. La scène de Jazz au Phare a ceci de particulier qu’artistes et spectateurs se regardent dans les yeux, en intimité dans un espace ouvert. Une énergie subtile circule du contrebassiste à son public, module l’atmosphère de nuances émotionnelles qui vous « transportent », murmure Lucie, au tout premier rang. Originaire de Metz, elle est venue seule au festival. « Le jazz, c’est une sensation que je ne retrouve pas avec les autres musiques. Il n’y a pas grand-chose que je n’aime pas, même le métal. Mais quand j’écoute du jazz, je m’envole, je m’échappe. » Le son envoûtant croisé des influences orientales du musicien israëlien enivre comme une essence précieuse, soutenu au piano par Itay Simhovitch et à la batterie par Jeff Ballard, deux virtuoses dont la personnalité éclate dans les temps d’improvisation. « Le jazz, c’est la liberté », affirme Marie, dont c’est le premier Jazz au Phare. « On attend de l’artiste qu’il s’exprime suivant un cheminement inattendu. » Mais toujours à la fin les musiciens se retrouvent à l’unisson. Le trio quitte la scène après le rappel, la main sur le cœur.
« Le jazz, c’est une voix. » (Jen)
Que cette première impression ne vous induise pas en erreur : l’édition 2026 était essentiellement féminine. Depuis le concert d’ouverture de Judith Owen jusqu’à la ladies’ night de clôture en passant par la soirée dédiée à la chanson française, la première place était accordée aux voix des femmes, qui ne se sont pas privées pour se faire entendre. Voix rocailleuse et blues, voix sensuelle et rebelle, voix de velours, voix puissantes, mais surtout voix engagée, militante, voix qui ose aussi bien la colère que la fragilité, l’indicible secret du corps que l’on a violenté, la parole qui dénonce et qui demande justice. Mercredi soir, Jeanne Cherhal debout sur son piano siamois a conquis en une heure trente un public qui ne la connaissait pas toujours. La soirée avançant, le nombre des spectateurs semble grossir : les tribunes descendent au parterre pour se rapprocher de celle qui, toute brindille qu’elle paraisse, invoque les monstres pour leur tordre le cou et nous fait avec elle hurler contre les loups. Jeudi soir, China Moses, chanteuse afro-américaine venue du R’n’B, avait aussi des choses à dire. « Je parle beaucoup parce que j’ai besoin que vous compreniez », dit, dans un français impeccable, la charismatique fille de Dee-Dee Bridgewater à qui elle rend de nombreux hommages durant le concert, et notamment pour souligner son engagement militant en faveur des Afro-Américains et des femmes. « Ne faites pas la même erreur que nous », conclut-elle, faisant allusion au président américain actuel et à nos prochaines échéances électorales.
« Le jazz, c’est la musique du cœur » (Georgie)
Le festival aurait dû se terminer avec la très attendue Veronica Swift, pressentie pour un Grammy Awards et qui se fait remarquer aussi bien par ses scats dignes d’une Ella Ftizgerald que pour ses incartades du côté d’un rock punk décoiffant. Hélas, la grippe ayant eu raison de sa voix, elle dut à regret et à la dernière minute renoncer à chanter. Mais l’esprit du jazz, c’est aussi une solidarité qui prend comme le ciment, avec rapidité et fermeté : en quelques minutes un concert alternatif s’organise, avec les musiciens de China Moses, la Fan Phare en Ré, Ahmed Gublaÿ, Patricia Bonner ou encore Georgie Brown, une jeune musicienne du off, déprogrammée donc, et qui interprète Summertime à la volée. Dans les coulisses, l’ambiance est électrique. Sur la scène, les artistes ne veulent plus lâcher leurs instruments. L’esprit libre du off s’invite sur la scène du in, comme une revanche sur les coupes budgétaires, un pied-de-nez aux financiers rétifs, une invitation à croire que le meilleur est encore possible, pourvu qu’on ait l’envie. Comme le résume Georgie Brown en sortant de scène : « Le jazz, c’est l’improvisation qui vient du cœur. »
« Le jazz, c’est la générosité » (Jean-Michel)
Au lendemain du festival, le constat des organisateurs est cependant ambivalent : si, grâce à ses cent-onze bénévoles dont soixante pour cent reviennent chaque année, on peut dire qu’il est une « machine superbe » et bien rodée, Jazz au Phare cette année a connu une baisse significative de sa fréquentation. Suppression du off, passage d’août à juillet, programmation recentrée sur le jazz, les raisons invoquées n’empêchent pas l’équipe de s’interroger sur son avenir. « On a tous envie de continuer : l’équipe, les bénévoles. Maintenant, il s’agit de savoir si on en a encore les moyens », reconnaît Jean-Michel Proust. Un appel aux dons a été publié sur le site, pour que le public du festival témoigne qu’il veut encore se réunir sous les étoiles pour vibrer à l’unisson sur tous les tons.
1. Voir l’article d’annonce du festival sur notre site internet : www.realahune.fr/jazz-au-phare-le-jazz-corps-et-ame
Pour faire un don, rendez-vous sur le site internet du festival : www.jazzauphare.com
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