Activités primaires

Viticulture et maraîchage

Uniré résiste malgré la crise du Cognac

© Outdoo - YoshiPowerShot - Les vendanges 2023 ont débuté le 4 septembre et se sont achevées le 18 octobre. La campagne de distillation a débuté le 20 novembre, elle est encore en cours.
Publié le 09/02/2024

La coopérative viticole et maraîchère de l’île de Ré a tenu son AG le 26 janvier, alors que la colère agricole continuait de gronder. L’occasion de mettre quelques points sur les i.

La bonne gestion de la coopérative – qui fait dire à certains élus qu’elle est riche, ce qui agace au plus haut point la gouvernance des vignerons et maraîchers – lui a permis de faire les investissements nécessaires à sa survie et à son développement en périodes fastes et lui permet aujourd’hui de faire le dos rond, dans un contexte d’inflation très défavorable au monde agricole, « le seul métier où c’est l’acheteur qui fixe les prix ! »

Belle année pour la pomme de terre et le Pineau

Le président Jean-Jacques Enet a résumé ainsi la situation de la coopérative, avant d’entrer plus avant dans le détail des activités : l’année 2023 est dans la moyenne pour la commercialisation de la pomme de terre AOP, avec un début de saison toujours faible en volume (manque de serres et de tunnels), mais une opération « Charlotte » fin mai qui fut une belle réussite (80 600 barquettes vendues). Côté produits de la vigne, les vins de pays sont plutôt stables, les blancs et rosés progressent, tandis que les rouges sont moins demandés. Valeur sûre depuis toujours, le Pineau Ilrhéa a bien résisté, maintenant les ventes de l’année passée record, au contraire du reste de l’appellation, avec 80 % de ses ventes sur l’île de Ré, 20 % sur la Charente-Maritime et les Deux-Sèvres. La source d’inquiétude vient du Cognac, dont les sorties diminuent fortement, du fait des difficultés rencontrées sur le marché américain : près de – 65 % des ventes aux grossistes, ce qui correspond à un différentiel non vendu cette année de plus de 600 hl. En 2021/2022, Uniré avait profité d’une embellie pour vendre 500 hl de vieilles eaux de vie, ce qui avait impacté favorablement ses comptes. De son côté, le Trousse Chemise, produit ayant constamment évolué positivement depuis vingt ans, est devenu plus difficile à vendre ces trois dernières années.

Un tiers des ventes au cellier

Ouvert depuis 2020, le nouveau et vaste cellier du Bois-Plage se révèle avoir été un très bon investissement, ayant permis de développer significativement la vente directe des produits des vignerons aux particuliers, générant une marge confortable. Ainsi représentet- il 33 % des ventes, quasi à égalité avec celles réalisées par les grandes surfaces et commerçants de l’île (35 %), les commerçants de La Rochelle (GMS) et continent représentant 26 %, la part des ventes aux grossistes ayant de fait fortement diminué en 2023 (Cognac). « Avec environ 70 % de ventes sur l’île et près de 30 % de ventes sur le continent, les ventes hors île de Ré connaissent un développement très intéressant. », a commenté Christophe Barthère, directeur général.

Un compte de résultat vignerons déficitaire

Résultant de ces évolutions contrastées, le chiffre d’affaires d’Uniré a atteint 13,5 M€ pour l’exercice 2022/ 2023 (1er août 2022 au 31 juillet 2023), soit une régression de – 16 % versus 2021/2022 (-2,6 M€). Le résultat net devient déficitaire de 737 K€, alors qu’il avait été bénéficiaire de 922 K€ lors du précédent exercice.

C’est le compte de résultat des vignerons qui impacte négativement les comptes de la Coopérative. Le chiffre d’affaires des vignerons est en effet de 9,25 M€ contre 12,14 M€ l’année passée (-24 %), le résultat net des vignerons devient déficitaire de 628 K€, alors qu’il était bénéficiaire de 1,05 M€ l’année passée. « Il manque 500 K€ de marge Cognac pour équilibrer les comptes, tandis que les charges d’énergie et d’entretien ont par ailleurs augmenté », a commenté Christophe Barthère, illustrant l’effet ciseau auquel sont confrontés les agriculteurs. Note économique positive dans ce tableau financier quelque peu préoccupant, la production totale de 45 164 hl (34 022 hl l’an passé) fait que « cette année on a tout ce qu’il faut pour la commercialisation, nous n’aurons pas de rupture de stock. »

La pomme de terre à l’équilibre

Le compte de résultat de l’activité maraîchère est lui à l’équilibre, le chiffre d’affaires progresse de 11 % à 3,35 M€ (3 M€ en 2021/2022) et le résultat net est à l’équilibre, alors qu’il était négatif à – 94 K€ en 2021/2022. La surface emblavée a été la même, la production de pomme de terre a légèrement diminué (1817 tonnes, – 3,3 %), tributaire de la météo. Si la production vendue (1707 tonnes) a diminué de 4 %, le chiffre d’affaires a lui crû de 11 %, le prix moyen de vente étant passé de 1,71 €/kg à 1,96 €/kg (près de + 15 %). Les petits conditionnements sont plébiscités, ainsi le filet de 2 kg représente-t-il près d’un tiers des ventes. Près de 80 % des ventes de pommes de terre se font en grande distribution.

L’Union Coop Noirmoutier-Ré a porté ses fruits, permettant d’approvisionner tous les clients en pomme de terre primeur et de maintenir un bon niveau de prix.

Perspectives

Pour des raisons de coûts, le projet d’extension de la station de conditionnement n’est plus d’actualité. La inférieure à 100 ha, du fait du départ de deux producteurs (un décès, Rémi Caillaud, à qui un hommage a été rendu, un départ à la retraite). Seront utilisés cette année uniquement des plants d’Alcmaria (pas de Primabelle) et de Charlotte pour la fin de campagne.

Avec un IFT (Indice de fréquence de traitement) total de 10,36 pour 2023 (contre 8,55 en 2022, cette augmentation étant liée à la pression maladie – notamment le Mildiou – très forte en 2023), les viticulteurs Uniré restent très en-deçà de la moyenne régionale de 18,2. Contrairement à la pomme de terre dite « de consommation », la pomme de terre primeur AOP de l’île de Ré nécessite peu de traitements, son IFT est de 4,22 (2,99 en 2022), contre 18,27 en moyenne France.

Il est à noter que 50 % des surfaces de vignes étaient certifiées HVE3 au 31 décembre dernier, 4% agréées AB et 1% en conversion bio, 45 % restant à certifier. Tandis que 71 % des surfaces de pommes de terre sont HVE3 et donc 29 % restant à certifier.

La confusion sexuelle a été financée par la Coopérative en 2023, avec de nouveaux diffuseurs plus performants. Celle-ci atteint largement les objectifs en termes de CEPP (Certificats d’économie de produits phytosanitaires), puisqu’en 2023/2024 elle devrait atteindre 1558 CEPP, alors que l’objectif fixé par le Ministère de l’Agriculture est de 1086 CEPP. La confusion sexuelle contribue pour un tiers à la réduction d’utilisation de produits phytosanitaires, via notamment celle de produits de biocontrôle, ainsi que l’utilisation des pulvérisateurs à panneaux récupérateurs.

Le vignoble de la Société Civile Agricole Sagiterres se développe, le but d’Uniré étant d’éviter la perte de certaines surfaces cultivables : il faut environ 500 ha de vignes pour assurer un niveau d’activité suffisant pour la Coopérative. Après avoir investi dans un tracteur d’occasion et un pulvérisateur confiné, la Coopérative a embauché un chef de culture, Frédéric Johan.

Côté R&D, les premières vendanges de la parcelle expérimentale de 70 ares de 10 variétés de cépages résistants ont eu lieu en septembre. Après micro-vinifications et dégustations, visant à déterminer le potentiel oenologique de chacun de ces cépages, « l’objectif est de sélectionner les plus adaptés et d’effectuer dans un futur proche des plantations à grande échelle. Ces cépages résistants permettent d’apporter le minimum de traitements (en moyenne deux traitements au lieu de huit). Si tous ne se révèlent pas très « gouleyants », les meilleurs d’entre eux pourraient permettre des assemblages intéressants. De là à produire des cépages résistants, on n’en est pas encore là ! »

Côté irrigation de la pomme de terre sur le Nord de l’île (Ars et Saint- Clément) avec les eaux usées retraitées de la station d’épuration, sujet très problématique qui avait occupé un temps important de l’AG de l’an passé, il semble que les choses n’aient guère avancé (lire encadrés).

© Nathalie Vauchez – Jean-Jacques Enet et Christophe Barthère, président et directeur général d’Uniré, écoutent en fin d’AG le Conseiller départemental Patrice Raffarin.

En début et en fin d’AG, Gérard Juin, maire du Bois-Plage et vice-président de la CdC, représentant le président Lionel Quillet en vacances, et Patrice Raffarin, Conseiller départemental, ont redit tout leur soutien à l’activité des producteurs d’Uniré. Reste qu’au vu des coups de gueule du président Jean-Jacques Enet et du président d’honneur Michel Pelletier, il semblerait que les dirigeants d’Uniré attendent – plus que des paroles – un vrai soutien et une vraie compréhension des métiers qu’elle représente et du fonctionnement d’une coopérative. Et une politique visant à revitaliser l’agriculture rétaise via l’installation de jeunes exploitants, comme cela fut fait pour la reconquête des marais salants par des sauniers.

Michel Pelletier réclame un plan de revitalisation agricole

Avec son franc-parler qu’on lui connaît, le président d’honneur n’y est pas non plus allé par quatre chemins. « Notre indépendance financière est très importante. La perception des élus est que la Coopérative est riche. C’est dû à notre démarche confortée au fil des ans, c’est de la sueur de paysan. Ce n’est pas le rôle d’Uniré d’investir dans une station d’épuration. Les agriculteurs qui utilisent les eaux retraitées rendent service à la collectivité, c’est elle qui doit prendre en charge cette amélioration de la station.

Nous traversons une zone de turbulence, le Cognac va mal, il y avait déjà en 2022 des signes très importants sur la baisse des ventes et 3300 ha de vignes supplémentaires ont été accordés. Fort heureusement la coopérative Uniré est dans une situation financière saine, ce qui devrait lui permettre de traverser ces moments difficiles.

Parmi les signes inquiétants pour l’avenir, le renouvellement des générations en est un. Les agriculteurs sont les seuls qui ne déterminent pas leurs prix de vente, on n’applique pas les mêmes contraintes aux produits importés, on n’écoute plus les gens sur le terrain.

Je suis préoccupé par l’avenir de l’agriculture sur l’île de Ré : en un siècle les espaces boisés ont été multipliés par 100, on était à 16ha avant 1914, aujourd’hui 1600 ha sont boisés. Sans oublier les friches importantes.

Il faut qu’il y ait un plan d’actions sur l’île, comme ce fut le cas pour les marais salants avec le programme Leader 2 visant à revitaliser la saliculture. Les familles rétaises ne sont pas suffisantes pour prendre la relève, l’arrivée de jeunes de l’extérieur est nécessaire. Il faut mener une politique dynamique pour que perdure cette activité paysanne qui fait la richesse de l’île. Or les agriculteurs sont une espèce en voie de disparition sur l’île, il y a plus de crapauds que de paysans ! »

 

Fête des vignerons

En 2023, la 1ère édition de la fête de la Vigne s’est tenue le 14 octobre, avec une belle fréquentation. Elle visait à mieux communiquer auprès des Rétais sur les métiers des viticulteurs. Elle était disjointe de la Fête des vendanges organisée chaque année, en septembre, par le Comité d’Animations communal.

En 2024, les deux fêtes se feront conjointement, les 28 et 29 septembre : le 28 septembre à la cave coopérative et le 29 septembre dans le village du Bois-Plage.

 

Jean-Jacques Enet met les points sur les i

Au plan national…

« On peut s’étonner que le monde agricole soit dans un tél état, résultante de l’accumulation de « petites choses » qui ont une importance capitale sur les exploitations : les aides de la PAC qui baissent, la complication des critères pour obtenir ces aides, le GNR qui augmente, les TIPP remboursés partiellement, sauf que ce remboursement devait disparaître, la diminution des matières actives pour combattre les maladies et insectes, l’augmentation régulière des prix de tous les intrants (les dérivés azotés sont passés à 1000 € la tonne, contre 300 € auparavant), les prix des engrais, semences, de l’énergie, des emballages, du verre et des bouteilles… ont flambé, on a failli être en rupture de bouteilles.

Quant au Bio, quel est son avenir ? Tout le monde pousse, le gouvernement, la PAC… alors qu’il n’y a pas le marché, des milliers de tonnes de blé bio n’ont pas été utilisés. Quant au HVE, il nous est imposé par la GMS et les grandes maisons de Cognac, ce n’est pas nous qui imposons cela à nos agriculteurs, et la cave coopérative ne peut se permettre d’avoir deux cuves, une HVE et l’autre non. Cela a engendré pour Uniré des investissements dans quatre aires de lavage pour 1 M€, ce sont des investissements énormes réalisés dans une période où le marché du Cognac était favorable et où on avait « les moyens ». A cela, il faut ajouter les mesures agro en viticulture, l’obligation des jachères pour les céréales, les négociations commerciales et la loi Egalim avec une grande distribution qui nous demande de baisser nos prix pour redonner du pouvoir d’achat, c’est une spirale infernale… »

© Uniré – Uniré a investi 1 M€ dans ses 4 aires de lavage, comme ici celle de La Couarde (opérationnelle depuis juillet 2021), dans le cadre de sa démarche HVE3.

« L’irrigation pose problème aussi. Aujourd’hui, on utilise de l’eau recyclée produite par la station d’épuration. Les nouvelles normes européennes et françaises vont imposer plusieurs centaines de milliers d’euros pour une nouvelle unité de retraitement. Les agriculteurs sont étouffés par les normes et obligations. Sur 500 000 exploitants en France, plus de 50 % ont plus de 55 ans, dans sept ans ils pourront partir à la retraite. Parlons-en, la retraite pour un agriculteur ayant tous ses trimestres et ayant travaillé 42 ans est de 750 €. Cela donne-t-il envie d’aller vers ce métier ? »

« Aujourd’hui, je vois le verre à moitié vide, les discours des médias ne sont pas adaptés, on nous fait passer pour des pollueurs, alors qu’avec la pomme de terre AOP nous avons la conviction de faire des produits de qualité et qu’on est très bien en termes de diminution d’utilisation de produits phytosanitaires. Aujourd’hui, on ets vingt fois plus propres qu’il y a vingt ans, avec du matériel plus performant et des produits beaucoup moins nocifs…Tout cela est le coup de gueule du président. »

Et sur l’île de Ré

Le président ne s’est toutefois pas arrêté là, fustigeant quelque peu les élus locaux : « J’ai rencontré hier des collaborateurs de la CdC au sujet du Plan Alimentaire Territorial. Ils m’ont demandé combien Uniré comptait mettre d’argent sur le sujet de l’irrigation. Uniré n’a pas vocation à financer les nouvelles installations ! Nous avons déjà investi 1 M€ dans les aires de lavage, on attend tout d’Uniré. Si nous avons des réserves, c’est le résultat d’une volonté politique dans les bonnes années, afin de nous prémunir dans les périodes plus compliquées. Le marché est en train de tourner depuis un an, on va produire plus qu’on ne vendra, ces réserves ne sont pas destinées à des investissements en matière d’environnement pour l’île de Ré. Le projet d’aménagement de la station d’irrigation Ars- Saint-Clément n’a pas beaucoup évolué en un an. D’ailleurs, une partie du réseau d’irrigation sert à des maraîchers indépendants. Et si nos adhérents n’utilisaient pas cette eau, les communes auraient des frais pour l’évacuer. Il y a une méconnaissance de la part des élus du statut de coopérative et de la gestion d’une entreprise : avoir une gestion saine est différent d’être riche, on a subi des crises, nous avons pris les bonnes options aux bons moments. Je regrette que les élus ne soient pas forcément très liés à la coopérative… »

Nathalie Vauchez

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