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Histoire

Un Rétais dans la jungle bolivienne

Le campement des explorateurs - DR
Publié le 09/05/2020

Arthur Émile Thouar en tenue d’explorateur – DR

Né à Saint-Martin de Ré, en 1853, d’un père sellier-bourrelier et d’une mère vendéenne, Émile Arthur Thouar a été élevé dans le quartier du port.

Grandissant, il aime aller y jouer, surveiller le chargement et le déchargement des bateaux et se frotter aux étrangers s’activant sur les quais. Il apprend même quelques rudiments d’anglais et de norvégien pour se faire comprendre des capitaines étrangers qui hantent encore les lieux en cette seconde moitié du XIXe siècle. Signe prémonitoire ?

Émile Arthur fréquente l’école communale de Saint-Martin. Éveillé, c’est un bon élève, il a de l’ambition et obtient une bourse pour continuer ses études au lycée de La Rochelle. Il y est remarqué pour son intelligence et son ardeur au travail. Ses matières de prédilection : sciences naturelles, histoire, géographie et mathématiques donnent un aperçu de ses centres d’intérêt futurs. Ses études secondaires terminées, Émile Arthur envisage d’intégrer l’École Polytechnique à Paris. Il en a les capacités, mais un stupide accident va en décider autrement : un coup de pied de cheval lui brise une jambe. La sécurité sociale n’existant pas à l’époque, les économies rassemblées par ses parents pour financer ses études sont englouties par les frais médicaux.

Émile Arthur n’est pas homme à s’apitoyer sur son sort. Il passe le concours de la Banque de France en 1873 et se trouve affecté à Reims. Le poste et la tranquille vie de province lui laissent le temps de s’adonner à la lecture et il dévore les ouvrages concernant l’Amérique du Sud. L’ouverture de nouveaux marchés, l’expansion possible pour les exportations françaises,  la découverte de produits à importer l’intéressent principalement. Il recherchera toujours l’intérêt économique dans ses missions.

L’appel de l’aventure

Cinq ans après son installation à Reims, Émile Arthur épouse Blanche Douté, dont il aura un fils. Il n’hésitera pas à les laisser derrière lui lors de son départ pour le Mexique, le Venezuela et la Colombie en octobre 1879. Objectif : une enquête sur la situation économique de ces pays. En fait, il étouffe dans l’agence de la très respectable Banque de France, à tel point qu’il finance lui-même son voyage. Un an plus tard, il en ramène une savante étude sur les possibilités d’exploitation que ces pays offrent à la France, qu’il communique aux Sociétés de Géographie de Paris et de Rochefort, se faisant ainsi remarquer par les deux entités. Ayant démissionné de la Banque de France, et comme il faut bien vivre, Émile Arthur se reconvertit dans le négoce du champagne. Mais le goût de l’aventure est le plus fort et il reprend la route, direction l’Équateur, en février 1881, bien que son fils vienne de décéder et que son épouse soit à nouveau enceinte !

Assassinat de Jules Nicolas Crevaux par les Indiens tobas le 26 avril 1882 – DR

À la recherche des restes de la mission Crevaux

Thouar revient en France en avril 1882. Ce deuxième voyage marque la fin de sa vie de petit bourgeois provincial pour laisser place à celle plus excitante d’explorateur. Cinq mois plus tard, il est mandaté par la Société de Géographie de Paris afin de recueillir des données scientifiques concernant certaines régions d’Amérique du Sud. Alors qu’il est à Santiago du Chili, le gouvernement français lui confie la charge de rechercher les restes de la mission Crevaux et des éventuels survivants. Jules Nicolas Crevaux, médecin et explorateur, est devenu grâce aux résultats de ses expéditions en Amazonie, un héros national. Partie pour s’intéresser, à la demande du gouvernement bolivien, à la navigabilité du fleuve Pilcomayo, dont on espérait qu’il pourrait relier la Bolivie à l’Atlantique, l’expédition de Crevaux a été massacrée par les Indiens tobas. La notoriété de Crevaux fait que ce drame mobilise les différentes chancelleries. Thouar est finalement mandaté pour récupérer chez les Indiens deux éventuels survivants de ce terrible massacre et en déterminer les causes exactes.

Accompagné d’un péon, Émile Arthur traverse les Andes dans des conditions hivernales extrêmes. Quittant La Paz le 3 juin, il atteint, le 25 du même mois, Tarija où un corps expéditionnaire de 200 hommes tarde à le rejoindre. Il séjourne un mois à Caïza, ville voisine et base des opérations. Il y prépare son expédition s’informant de tout : nature des régions à traverser, mentalités des différentes tribus indiennes présentes dans le Gran Chaco bolivien … tout en enquêtant sur les conditions de la tragédie de Crevaux et récupérant divers objets et documents s’y référant. Ayant acquis l’assurance que personne n’avait survécu au massacre, Émile Arthur effectuera la mission géographique que Crevaux n’a pu mener à bien. Il se met en marche en direction d’Asuncion, capitale du Paraguay, suivant le cours du Pilcomayo afin de rassembler une documentation scientifique sur cette région totalement inconnue.

Indiens tobas devant leur habitat – DR

L’exploration sera dangereuse et épuisante. Le jour les Tobas rôdent autour de la troupe qui progresse difficilement dans des bourbiers. La nuit les jaguars attaquent les montures. La chaleur est écrasante et « les moustiques attaquent par milliards » (1). L’eau potable manque ainsi que les vivres. La situation désespérée engendre des mutineries. Le 12 novembre, Thouar finit par arriver à Asuncion, où il est reçu par le général Caballero, président de la République ; quelques jours plus tard ses hommes défilent en ville et sont acclamés.

Quel bilan peut-on tirer des expéditions de Thouars ?

Thouar n’a pu ramener les deux hommes ayant échappé au massacre car ils sont décédés ultérieurement à la suite de mauvais traitements subis de la part des Indiens. Le seul reproche que l’on puisse lui faire et qui n’est pas anodin est d’avoir indiqué à tort que « le Pilcomayo était navigable sur toute sa longueur du Paraguay à la Bolivie sur des bateaux à faible tirant d’eau »`(1). Or, dans les années 1880, cette information était vitale pour la Bolivie qui avait besoin d’un débouché vers la mer pour ses exportations. Le problème de l’aménagement de voies commerciales dans la région du Gran Chaco était d’importance pour les trois états riverains du Pilcomayo qui feront appel à trois reprises à Émile-Arthur entre 1885 et 1887. De plus, la mise en navigation du Pilcomayo aurait permis l’exploitation de nombreuses mines de métaux précieux ou rares : or, argent, mercure …

La dernière expédition de 1887 marque la fin des grandes explorations boliviennes. Thouar repartira pour quelques courts voyages, mais il va désormais se consacrer à la rédaction de ses récits de voyages et prononcera de multiples conférences dans toute la France. Le 26 avril 1898, il se marie pour la deuxième fois. Les problèmes d’argent sont une constante dans son existence, d’autant qu’il n’a jamais accepté d’être rémunéré pour ses explorations et après un succès mitigé dans les affaires, il se convertit au journalisme en 1903 et s’installe au Venezuela .

Émile Arthur Thouar reste un personnage énigmatique dont on ne connaît même pas la date de décès. Différents éléments donnent à penser que celui-ci est intervenu entre 1915 et 1921, en Amérique du Sud. En tant qu’explorateur du Gran Chaco, si la recherche des restes de la mission Crevaux lui apporte la célébrité, sa première expédition est un demi-échec et la tentative d’ouvrir une route entre Sucre et Puerto-Pacheco est un échec complet. L’homme est intelligent, courageux, déterminé, mais son bagage scientifique est léger et probablement pas à la hauteur de ses ambitions. En revanche, ses écrits constituent aujourd’hui encore une source de documentation très riche sur la Bolivie à la fin du XIXe siècle.

Catherine Bréjat

 

Le Gran Chaco : l’une des principales régions géographiques d’Amérique du Sud, située dans le Cône Sud, elle s’étend en partie sur les territoires de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil et du Paraguay.

 

Bibliographie :

1 – Émile-Arthur Thouar de Didier Jung – Le Croît Vif – 2017

2 – Les Aventuriers de l’île de Ré de Robert Béné – Geste éditions – 2009

3 – Les grandes heures de l’île de Ré de Bernard Guillonneau – Le Croît Vif – 2011

 

Catherine Bréjat

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