« Un maire n’est pas là pour se faire plaisir »
Patrice Déchelette fait partie des trois maires sortants de l’île de Ré qui ont fait le choix de ne pas se présenter pour un nouveau mandat*. Profondément attaché à Saint-Martin de Ré depuis sa plus tendre enfance, il y est élu comme conseiller municipal depuis 1995, puis maire depuis 2008. Entretien avec un homme tout à la fois modeste et « cash ».
Elu pour la première fois dans l’équipe de Lucien Rieux (1995) qui avait passé dix-huit de ses colistiers sur dix-neuf – sur la liste d’en face seul Marcel Gaillard avait été élu -, puis conseiller d’opposition lors du mandat de Georgine Lafontaine (2001) – le mieux élu de tous ! – Patrice Déchelette a créé la surprise en battant la maire sortante en 2008. Depuis, il a été réélu maire en 2014 et 2020.
Ré à la Hune : d’où vous vient cet attachement viscéral à Saint-Martin de Ré et à son patrimoine ?
Patrice Déchelette : je suis le produit improbable d’une mère rétaise et d’un père roannais, petit j’ai passé toutes mes vacances chez mes grands-parents à Saint-Martin et usé mes fonds de culotte sur les quais du port et les remparts. Après des études à l’Ecole nationale de Versailles et avoir travaillé en région parisienne, j’ai obtenu ma mutation au collège des Salières de Saint-Martin où j’ai enseigné trente-deux ans la technologie. J’ai habité un temps La Rochelle avant de m’installer dans la maison familiale de la rue des Gabarets. Avec ma compagne, nous formons un couple moderne, nous habitons chacun de notre côté, sa maison est située extra-muros.
De quoi être vous le plus fier durant vos trois mandats de maire ?
Je dirais satisfait, plutôt que fier. Avoir réussi à ce que le Conseil d’administration de l’hôpital acte – à une voix prêt – la vente de l’ancienne maison de retraite de Saint-Martin à la CdC, à qui la mairie avait délégué son droit de préemption, malgré la moins-value d’1,6 M€ versus la proposition d’acquisition d’un promoteur privé. On a pu y créer soixante-trois logements sociaux avec l’aide de la CdC, Lionel Quillet tout juste élu président avec l’appui des délégués communautaires ayant pris à bras le corps la compétence logement. Si Mme Lafontaine avait été réélue, ces logements n’existeraient pas, nous avions deux visions diamétralement opposées.
Malheureusement, l’hôpital a vendu les quelques logements de fonction attenants à l’établissement hospitalier – ceux du directeur, de l’économe, etc. – à des particuliers.
Et seront livrés en décembre 2026 ou janvier 2027 les vingt-cinq logements sociaux Habitat 17 en cours de construction sur le site de l’ancienne gendarmerie. J’ai demandé que soient prévus des T1, T2 et T3, car on manque cruellement de petits logements sur l’île. Sous mes mandats on aura construit quatre-vingt huit logements à loyers maîtrisés !
Aujourd’hui, certains vous reprochent de ne pas avoir empêché la fusion de l’hôpital de Saint-Martin au sein du groupe hospitalier littoral Atlantique…
Cela n’aurait pas de sens que l’hôpital de Saint-Martin soit isolé et cela n’est pas défendable au plan budgétaire. Tous les hôpitaux en France se mutualisent, notamment pour des économies d’échelle, par exemple pour les repas et services…
Le patrimoine a-t-il été un axe important de votre politique municipale ?
A mon arrivée, le petit port de La Citadelle était en ruines, les brèches dans les remparts consécutives à la tempête Martin de 1999 n’avaient pas été colmatées. Dès le début du mandat j’ai lancé leur restauration, c’est à cette occasion que j’ai fait la connaissance de l’architecte Philippe Villeneuve. Nous avons aussi refait le chemin de la Citadelle jusqu’à la plage de la Cible, en petit béton très lisse pour permettre le passage de tous, y compris poussettes et PMR. Nous avons créé le chemin lumineux entre le cimetière et la plage de la Cible, qui met en valeur les remparts et permet de faire la jonction intra-extra muros.
Nous avons aussi restauré l’hôtel de Clerjotte (musée) qui date de la fin XVème-début XVIème siècle, si cela était moi il serait passé en priorité bien avant, plutôt que la construction de l’aile contemporaine, pour laquelle nous sommes toujours au tribunal pour les multiples contrefaçons, nous avons assigné en 2016. Nous avons aussi plus récemment restauré la Poudrière. Et refait l’éclairage intérieur des vitraux de l’église et la toiture.
Quelles sont les autres réalisations de vos mandats que vous souhaitez mettre en avant ?
Nous avons repris tout l’éclairage intra et extra muros désormais en LED, nous avons créé le chemin lumineux entre l’intra et l’extra muros, mis en place la vidéoprotection. Nous tenons aussi beaucoup à notre camping municipal, qui va bénéficier d’un bâtiment d’accueil tout neuf qui sera inauguré en mai prochain, avec une belle salle de réception, une salle de loisirs, un bureau d’accueil, une laverie, un petit logement en dur pour le gardien. Les travaux d’un montant d’1,2 M€ sont entièrement autofinancés sur le budget annexe du camping. Outre le fait de proposer des tarifs de séjour très raisonnables aux vacanciers, nous maintenons des places pour les saisonniers en tentes et mobil-homes.
D’ailleurs nous avons aussi recréé le foyer des saisonniers – qui a été un temps transformé sous de précédents mandats en salle des associations – qui permet d’accueillir les saisonniers de mars à octobre, dans de bonnes conditions.
Et côté environnement ?
Nous avons planté beaucoup d’arbres, bien travaillé les espaces verts, créé avec la LPO et Ré Nature Environnement trois refuges LPO, les jardins familiaux pour ceux qui vivent en appartement sont lancés…
Quel est votre plus grand regret ?
Saint-Martin avait la concession de son port depuis 1969, il faisait partie intégrante du domaine de la commune. Nous l’avons perdu au 1er janvier 2020, du fait de la loi NOTRe. Mais qu’a fait le Département depuis, notamment en termes de voirie ? La commune a refait les réseaux sur l’ilot, créé avec l’accord des Bâtiments de France un local de poubelles réfrigéré pour les restaurateurs, afin de rendre l’îlot plus attractif. On attend toujours que le Département fasse la reprise des chaussées qui lui appartiennent.
Avez-vous d’autres regrets ?
Oui un autre grand regret, celui de n’avoir pas pu réinstaller un kiosque à musique place de la République (il existait en 1910). La raison ? On a été victime d’un chantage. L’ABF de l’époque nous a dit : « Vous aurez droit de refaire un kiosque une fois que vous aurez refait la place ». Il y en avait pour la bagatelle de 1,6 M€ alors que le kiosque représentait 150 K € ! C’est cette même somme qui est consacrée à l’Hôtel des Cadets Gentilhommes, qui prenait l’eau et dont il était urgent de restaurer la toiture. Sous le mandat de Mr Rieux, avec l’ABF Mr Boissière, il n’a pas été possible de faire ce kiosque. Puis quand j’en ai parlé à Max Boisraubert, son successeur, il a trouvé que c’était une excellente idée, puis Mr Mottin qui y était aussi favorable voulait aussi que l’on refasse la place… Un maire n’est pas là pour se faire plaisir, il doit prioriser les projets…
Je regrette aussi que tout soit de plus en plus réglementé, l’esprit de liberté s’amenuise. Regardez avant vous pouviez naviguer quand vous vouliez, vous posiez un corps mort et votre voilier mouillait sans souci, désormais le mouillage n’est autorisé que du 1er avril au 30 septembre, et très réglementé…
Pourquoi vous opposez vous au passage souterrain sous la RD, à hauteur du cimetière, voulu par le Département ?
Je suis résolument contre. Doit-on adapter le village aux touristes présents un mois et demi par an et quelques grands week-ends, ou doit-on laisser les touristes s’adapter au village ? Avec une pente à 5 %, il faut aller chercher loin, modifier le cadre patrimonial, c’est une aberration. Le coût de l’ouvrage est de plus de 1 M€ (70 % à la charge de la CdC, 30 % du Département – NDLR). En outre, nous ne souhaitons pas si ce souterrain était fait en récupérer la délégation et devoir assumer les problèmes d’entretien, d’inondation, etc. De plus, du fait de l’existence du rond-point, les véhicules roulent à 10-15km/heure à cet endroit, d’ailleurs il n’y a jamais eu d’accident. Le passage souterrain de La Couarde lui se justifie, puisqu’il n’y a pas de rond-point et que le site est accidentogène. Mais à Saint-Martin un feu tricolore suffirait.
Certains vous reprochent de n’avoir pas su maintenir des commerces de bouche en centre-bourg, d’avoir aussi arrêté le marché de nuit estival sur le port, de ne pas initier assez d’animations, que Saint-Martin ne tient pas son rôle de capitale culturelle… que leur dites-vous ?
Je défie les prochains élus, quels qu’ils soient, de faire venir par exemple un boucher à l’année à Saint-Martin. Notre village est le mieux doté avec trois grandes surfaces, comment un commerçant de bouche en centre-bourg peut-il être viable dans ces conditions ? Quant au marché de nuit, petit à petit les vrais artisans se sont faits rares, on a essayé de faire revenir des artisans-créateurs et non des commerçants qu’on trouve déjà le matin sur le marché du Bois-Plage, on a été obligé d’y renoncer faute de combattants.
Nous avons créé des recettes pour la commune qui n’existaient pas comme le stationnement payant (700 K€/an), la location de l’ancien office de tourisme au seul magasin en France dédié à Tintin, le restaurant de la plage de La Cible, dont les murs appartiennent à la commune… Nous avons aussi créé les trente mouillages de la plage de La Cible.
Quant aux animations, nous avons créé le festival Les Martinelles pour les enfants, il y a beaucoup de concerts, de fêtes : de la musique, du 14 juillet, du port, de la Saint-Martin, etc. Le concert de la chanson française dans les remparts Porte des Campani, etc. On finance tout de même des animations et festivités à hauteur de plus de 150 K€ !
Nous avons créé l’aire de loisirs de La Cible, le city park près du stade, autant de lieux de vie pour nos jeunes…
Outre le fait de l’avoir restauré, grâce aux compétences et à l’énorme travail de Christelle Rivalland et de son équipe, nous avons fait du Musée Ernest Cognacq un centre de vie patrimonial et culturel, avec les ateliers pédagogiques pour les enfants, les expositions temporaires et autres expos, les conférences organisées par le Musée et par l’AAMEC (Association des Amis du Musée Ernest Cognacq). Je suis attaché à ce musée depuis que je suis gamin, ma famille s’y est toujours investie…
Tout est une question d’équilibre, entre animations et tranquillité aussi recherchée par nombre de résidents et visiteurs. A la question : « Qu’avez-vous fait ? », j’ai coutume de répondre : « J’ai fait mon possible, et je l’ai fait pendant dix-huit ans ». C’est déjà bien, il me semble…
Quelles sont les qualités indispensables pour être (un bon) maire ?
Les qualités humaines. Je suis très heureux d’avoir travaillé toutes ces années avec les collaborateurs de tous les services de la mairie, il y règne une très bonne entente, assez exceptionnelle. La proximité avec les habitants est aussi une qualité première.
Quel regard portez-vous sur les actuelles campagnes électorales à Saint-Martin ?
Je ne crois pas qu’il faille proposer aux Martinais un catalogue-inventaire à la Prévert, il faut rester excessivement modeste. Et certains promettent des projets… qui sont déjà lancés sous ce mandat comme celui de la maison partagée rue du Chay Morin sur l’îlot, les plans sont déjà faits ! De même, avons-nous préempté la maison de l’ancien menuisier Bernard Lagarde, dans la ZA, pour y créer des box pour les artisans. Il faut rester raisonnable dans ses choix, faire les choses au fur et à mesure. J’aurais souhaité une forme de continuité de mes mandats, je ne la vois pas. On parle aussi beaucoup de « méthode de travail », comme si nous ne travaillions pas déjà dans la concertation. Et j’espère que le climat de travail et l’état d’esprit actuels en mairie seront préservés.
Qu’allez-vous faire au lendemain du 15 mars** ?
Je vais bricoler, lire, naviguer, voyager en France sur des sites patrimoniaux avec ma compagne, profiter de mes deux enfants et trois petits-enfants (16, 13 et 6 ans). Je vais avoir une période d’adaptation, je ne suis pas parti en vacances une seule fois durant ces trois mandats. Je regarderai de très près les évolutions sur Saint-Martin, mais de très loin au niveau pratique. C’est une page qui est sur le point de se tourner, il est temps à 77 ans que je profite un peu de ma retraite…
*Lire notre interview croisée de Gisèle Vergnon et Patrick Rayton parue en février 2025 : www.realahune.fr/ gisele-vergnon-et-patrick-rayton-a-livre-ouvert/ **Avec seulement deux listes, Saint-Martin ne connaîtra pas de second tour.
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