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Les Gens d'ici - Portrait Jacques Boucard

Un enfant du pays

Jacques Boucard, un parcours exceptionnel
Publié le 27/05/2020

Né à Saint-Martin, Jacques Boucard a été élevé dans la maison familiale de Sainte-Marie en compagnie de sa grand-mère à qui il doit de comprendre, s’il ne le parle plus, le patois local.Ce pur produit rétais s’est imposé comme l’historien de notre île à laquelle il a redonné sa mémoire.

L’image que l’on a de nos jours de Jacques Boucard ne permet pas, de prime abord, d’avoir une idée du parcours assez exceptionnel de cet homme qui en l’espace d’une dizaine d’années, et en gagnant sa vie par ailleurs, a mené des études universitaires poussées. Son père, Charles Boucard, s’était posé tôt la question de son avenir. Devait-il suivre la tradition familiale et devenir cultivateur s’occupant à la fois de vigne, d’asperges, de pommes de terre et d’ostréiculture comme c’était souvent le cas à l’époque. Ou bien devait-on pousser cet enfant intelligent et curieux de tout sur la voie des études ? Un ami, proche de Charles Boucard, lui facilita la décision en lui conseillant : « Si ton fils a des capacités à faire des études, pousse-le à en faire. »

Le premier diplôme obtenu, celui d’ingénieur, lui permettait d’entrer immédiatement dans la vie active par le biais d’un travail dans l’industrie. Si Jacques s’était toujours passionné pour l’histoire, il l’était beaucoup moins pour l’agriculture ; en revanche, bricoleur il s’intéressait aux différentes techniques modernes.

Jacques se retrouve sur le marché du travail en 1973, année du premier choc pétrolier. Son diplôme est un sésame, mais les événements ont un peu changé la donne et ce n’est qu’au  bout du 180e CV envoyé qu’il est engagé par l’Association des ouvriers en instruments de précision (A.O.I.P.) à Paris.

Il a une carrière toute tracée devant lui, mais il attend plus de l’existence. Basé dans la capitale, il en profite pour mener à bien d’autres études. Ne se considérant pas assez pointu en gestion, matière indispensable pour accéder à un poste de direction dans l’industrie, il va s’inscrire à la Maison des Sciences de l’Homme, dispensant des cours et TD le soir, et obtient, en 1977, un diplôme d’Études Supérieures Spécialisées de Gestion. Il enchaînera avec des études d’histoire qu’il mènera dans un établissement réputé : l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il y obtiendra un doctorat de Troisième cycle en histoire des civilisations, en 1982, et gardera un excellent souvenir de cette période en raison de la qualité exceptionnelle de ses interlocuteurs.

Le retour dans l’île de Ré

Au détour des années 80, le couple Boucard s’interroge sur l’éventualité d’une installation permanente dans l’île de Ré. Françoise, son épouse, ayant terminé ses études de médecine, doit choisir le lieu où créer son cabinet et passer les dix années suivantes à le consolider. De son côté, Jacques, rattrapé par le territoire dont il est originaire, observe dans l’île une société en pleine mutation et assiste à la disparition d’un « monde où les humains étaient encore en harmonie avec la nature ». Il se dit que si rien n’est fait pour préserver la culture et la mémoire du passé, elles disparaitraient. Il se sent investi d’un devoir de mémoire. On trouve dans cette réflexion les prémisses de ce qui donnera vingt plus tard le remarquable ouvrage sur « L’Histoire de l’île de Ré ». Et puis le couple a deux petites filles qui seront ravies d’aller vivre dans l’île.

Avec le recul, Jacques est certain d’avoir pris la bonne décision, mais l’atterrissage est dur. Si son épouse trouve immédiatement un poste à la thalasso de Sainte-Marie, il en va différemment pour lui qui mettra deux ans et demi avant de retomber sur ses pieds. Période difficile, angoissante même, où les moments de chômage lui donnent le désagréable sentiment de perdre ses compétences. Un chasseur de tête lui propose un poste exceptionnellement attrayant et bien rémunéré, mais basé à Paris. Il se demande s’il doit repartir, laissant femme et enfants sur place, pour ne revenir que le week-end. Finalement, il estime que le jeu n’en vaut pas la chandelle. En 1983, il est recruté par l’Institut de Développement Poitou-Charentes, à Parthenay, où il occupe une fonction de directeur-général adjoint avec la responsabilité d’expertises techniques et financières pour interventions en fonds propres dans des entreprises industrielles de la région et le suivi d’entreprises en difficulté avec mise en place de plans de redressement. Le poste est intéressant, quoiqu’un peu répétitif, cependant le trajet quotidien, dont une partie est verglacée en hiver, tracasse sa femme qui insiste pour qu’il se trouve une activité plus proche de son domicile. En 1992, il monte sa propre Sarl à La Rochelle et propose ses services de consultant économique et financier à titre libéral.

Les Cahiers de la Mémoire

Jacques avait depuis longtemps l’idée d’écrire une histoire de l’île de Ré. Il en parle avec Pierre Tardy, enseignant, personnage avec qui il s’entendait fort bien et dont la documentation personnelle, issue de plus de trente ans de recherches auprès des archives notariales de La Rochelle, était très précieuse. Les deux hommes se rendent rapidement compte que si de nombreux thèmes sont à traiter, il n’existe pas d’informations écrites et qu’un énorme travail d’archives reste à effectuer. Ce qui les amène à choisir d’éditer une revue traitant d’un seul thème par parution. Le premier cahier édité par le GER (Groupement d’Études Rétaises), créé à cet effet dans les années 80, rédigé par Pierre-Philippe Robert et Joëlle Duffau, est consacré au varech. Les ventes sont moyennes et celles des deux numéros suivants médiocres. Le problème du règlement de la facture d’imprimerie se pose quand, tout à coup, le quatrième numéro consacré aux marais salants, un sujet grand public, rencontre le succès suscitant un effet collection qui fait que les premiers numéros se vendent à leur tour. Cette réussite ne se démentira pas durant de nombreuses années. Les ukases de la réglementation postale viendront finalement à bout de la publication exigeant la parution d’un numéro par trimestre, faute de quoi elle perdit son numéro de commission paritaire. L’exploitation devenue déficitaire en raison de l’envolée des tarifs postaux, les Cahiers de la Mémoire cesseront de paraître.

L’Histoire de l’île de Ré

Parallèlement à ses différentes activités, Jacques n’a cessé d’écrire seul ou de participer à des ouvrages collectifs depuis 1975 et l’idée de réaliser une histoire de l’île de Ré ne cesse de la tarauder. L’aventure des Cahiers de la Mémoire, qui a permis de toucher une nouvelle catégorie de lecteurs, étant terminée, il lui semble que le moment est venu de réactiver ses liens avec l’université. Cela débouchera sur la co-direction avec Mickaël Augeron et Pascal Even, de la conception et de la rédaction d’un ouvrage de fond sur l’histoire de l’île. Le livre paraît en 2016 et dote Ré d’un instrument de référence sur son passé.

Les centres d’interprétation

Jacques a eu la chance, comme il le dit, de travailler avec des Canadiens. C’est ainsi qu’il va découvrir les centres d’interprétation et en particulier le centre Lachine sur la fourrure, situé dans l’île de Montréal. Le centre d’interprétation est un type de musée dont l’objectif est de mettre en valeur un patrimoine singulier et de faciliter sa compréhension auprès d’un large public. À une époque où le GER gérait conjointement avec le Conservatoire du Littoral la Maison des Marais Salants à Loix, Pierre-Philippe Robert et lui-même s’inspireront de cette conception pour la création de l’Écomusée de La Maison des Marais Salants, nom qui leur paraissait plus accrocheur que celui de centre d’interprétation !

Maire de Sainte-Marie

Son intérêt pour l’île ne concerne pas que le passé et malgré une vie déjà bien emplie, il sera conseiller municipal,  puis maire de 1995 à 2008, mais sera battu par Gisèle Vergnon. Le développement du village sans qu’il perde son identité tout en créant du lien social, est l’enjeu qui motivait son engagement. Mais il ne suffit pas d’avoir de bons projets pour gagner une élection. Jacques Boucard n’est pas bon en communication et ne le sera jamais. C’est un bon acheteur, mais un mauvais vendeur et malgré une équipe qu’il qualifie de formidable à ses côtés, il ne fera pas de troisième mandat et regrette de n’avoir pu finaliser ce qu’il avait commencé.

Toujours curieux et en éveil, Jacques Boucard continue de donner des conférences et d’écrire, cinq ouvrages devraient paraître cette année. Son expertise, en particulier sur les submersions marines et sur Xynthia, fait qu’il est régulièrement consulté par Lionel Quillet. Au final, un retour aux sources réussi !

Remise à Jacques Boucard de la médaille de l’Académie de la Marine en octobre 1995 pour la création des Cahiers de la Mémoire

 

Catherine Bréjat

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