Patrimoine

Ordres royaux

Quand Ré faillit devenir indépendante

Bâtiment appelé flûte, gravure sur papier, tirage du XIXe siècle. (Coll. Musée Ernest Cognacq – Ville de Saint-Martin-de-Ré).
Publié le 06/11/2019

Devant l’inexistence de la marine française, Louis XIV est amené pour défendre ses côtes à s’adresser à l’ordre du Mont-Carmel auquel le roi, en échange des services rendus, promet l’île de Ré pour y établir une place d’armes. L’île, grâce à Colbert et quelques autres, restera dans le giron national.

Il faut attendre le début du XVIIe pour que la marine française devienne une force permanente. Avant Richelieu, personne n’y croit, surtout pas les rois et les bateaux ne sont armés que lorsque le pays est en guerre. Richelieu donnera une première impulsion, mais après son décès la flotte décline et il faut attendre Colbert, qui avait toute la confiance de Louis XIV pour qu’une véritable marine de guerre soit développée. Devenu secrétaire d’État de la marine en 1669, Colbert était cependant à la direction des affaires de la marine depuis 1661. Il va créer un outil industriel et une administration de la marine se met en place. Parallèlement les ports sont transformés et un port arsenal est créé à Rochefort. L’opinion publique n’est alors guère sensible aux questions navales qui n’intéressent que les bandes côtières. Les marins sont peu nombreux. Louis XIV n’est absolument pas intéressé mais a l’intelligence de suivre les conseils de Colbert, pas au point d’aller visiter Brest, La Rochelle ou Bordeaux cependant. Si bien qu’en 1666 la France était incapable d’assurer la sécurité de ses côtes.

Création de l’ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel et de Saint-Lazare

En 1607, Henri IV décide de restaurer l’ordre de Saint-Lazare de Jérusalem, un ordre de chevalerie très ancien remontant au XIe siècle. Converti au catholicisme depuis 1593, il souhaite marquer sa reconversion avec le Saint Siège. À la demande du roi, le pape Paul V réunit l’ordre des chevaliers de Saint-Lazare à celui des chevaliers de Notre-Dame du Carmel. Philbert de Nerestang, favori du roi, est nommé Grand Maître, puisque c’est le titre choisi pour le chef de ce nouvel ordre militaire, et part à Rome prendre possession de son poste. Sur place il adoube des chevaliers, crée des commanderies dont une à Courçon en Charente-Maritime et cinq prieurés parmi lesquels un en Aquitaine. La noblesse se presse pour se faire admettre dans ce corps susceptible de lui apporter la gloire. La grand’maîtrise restera longtemps entre les mains de la famille Nerestang et en 1665, Charles-Achille de Nerestang décide de jouer pleinement le rôle pour lequel l’ordre a été créé et envisage d’équiper quelques bateaux pour écumer les mers. Deux frégates sont équipées à Saint-Malo, dont le commandement est confié au chevalier de la Barre, seigneur d’Arbouville et de Groslieu : Notre-Damedu- Mont-Carmel et Saint- Lazare auxquelles vont se joindre quelques navires de corsaires. C’est à cette flotte que Louis XIV confiera la défense des côtes bretonnes en 1666 devant la déconfiture de la marine nationale.

Requête pour la concession de l’île

La position stratégique de l’île de Ré dans l’Atlantique l’intéresse, comme elle en a intéressé beaucoup d’autres avant lui, et servirait au mieux ses intérêts ; il va tenter d’obtenir que le roi octroie l’île à son ordre ainsi que celle d’Hyères en Méditerranée pour compléter son dispositif et occuper la double façade maritime de la France. Deux documents importants, émanant de l’ordre de Notre-Dame du Carmel et de Saint-Lazare, concernant la requête à Louis XIV peuvent être consultés à la Bibliothèque nationale. Le premier indique : « Si le roi a agréable d’abandonner à l’ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel et Saint-Lazare la possession et la jouissance des isles de Ré et d’Hyères ou de telles autres qu’il lui plaira pour établir la place d’armes de ses chevaliers… L’ordre en rendra de très humbles grâces à Sa Majesté et se tiendra obligé envers elle de cette dot ». Le second document est en fait le texte d’une donation que le roi n’a plus qu’à signer et qui rappelle que ces établissements seront utilisés comme places d’armes pour servir à leurs actes militaires et à exercer l’hospitalité et la charité.

La flotte créée par l’ordre du Mont- Carmel s’étant couverte de gloire le 13 août 1666 dans la baie de Mountsbay, au sud-ouest de l’Angleterre, par la prise de six vaisseaux anglais, l’espoir d’obtenir cette donation est très vif. Louis XIV d’ailleurs, après ce succès, demande au gouverneur de Bretagne d’aider l’ordre à se consolider. Quatre nouvelles frégates viennent compléter la flotte qui infligera de nouvelles pertes aux Anglais en juin 1667.

Le roi fait traîner, la question est toujours d’actualité en 1673. Pendant ce temps, la flotte française, reconstruite par Colbert, grandit et prend de l’envergure. Rochefort, son port et son arsenal, surgissent de terre et Colbert n’a aucune envie de voir lui échapper une situation stratégique déterminante, ni d’avoir un état indépendant, dirigé par un ordre militaire dynamique, dans les environs. Les chevaliers, qui n’avaient pourtant pas démérité, n’obtinrent pas la concession de l’île. On peut se demander ce que serait devenue l’île s’ils l’avaient obtenue.

Bibliographie :
Histoire des ordres royaux Notre-Dame-du-Mont-Carmel et de Saint-Lazare Gautier de Sibert, B.N.
Les grandes heures de l’île de Ré Bernard Guillonneau – Le Croît Vif Colbert- Farrère de l’Académie française – Grasset

Catheirne Bréjat

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