Territoire

Risques de submersion marine et érosion

Protéger l’île mais aussi adapter notre vie insulaire

© Archives - Nathalie Vauchez - Patrick Rayton, 1er vice-président de la CdC en charge de la Mer et du littoral et Lionel Quillet, au Goisil devant l’un des points du gros chantier de protection de La Couarde Fosse de Loix (8,4 M€), qui devrait s’achever cette année
Publié le 02/03/2021

On ne compte plus les points presse de la CdC de l’île de Ré et du Département au sujet des projets de défense contre la mer, depuis un certain 28 février 2010. Si notre insularité constitue un formidable atout, en matière de préservation et d’attractivité du territoire, elle représente aussi un risque important, qui plus est dans le cadre du réchauffement climatique…

Depuis Xynthia un budget colossal a été investi sur la protection de l’île contre la submersion marine, avec 73 Millions d’€ de travaux réalisés ou en cours* (soit plus de 500 opérations), tandis que les travaux programmés représentent encore 40,6 millions d’€ lancés d’ici à 2023 et terminés d’ici à 2030**. Plus de 113 millions d’€ pour protéger moins de 18 000 habitants, le cas est unique en France et la proportionnalité du montant rapporté à la population le plus élevé (près de 6500 € par habitant !).

Protection de l’île de Ré : rattrapage de 60 ans d’inaction de l’Etat

Il est vrai que sous l’impulsion de Dominique Bussereau, qui au lendemain de Xynthia a confié la présidence de la Mission Littoral à Lionel Quillet, la Charente-Maritime a mené et continue de mener le plus important chantier de France en matière de protection des côtes. D’ici à 2030, toute la défense à la mer y aura été remise à niveau, soit plus de 50 % des 473 km de littoral, îles comprises, 225 km de protection très exactement.

« Aucune digue n’a été créée, l’objectif était de remettre en état l’existant pour une protection à hauteur de Xynthia + 20. En 2027-2030 quand tout sera terminé, la génération suivante pourra travailler sereinement sur la résilience » explique le président de la CdC, Lionel Quillet.

Si les travaux du PAPI 1 (Plan d’action de prévention des inondations) ont bénéficié d’un financement à hauteur de 40 % par l’Etat, et 20 % pour respectivement la Région, le Département et la CdC, il n’en sera pas de même pour le PAPI 2, la Région ne répondant pas depuis deux ans maintenant sur le montant de sa participation au PAPI 2. Du coup, le Département et la CdC ont bouclé le plan de financement en portant leur participation respective à 28,9 % (le solde des 1,2 % s’expliquant par les petits reliquats du PAPI 1 reportés sur le PAPI 2). Depuis 2010, la CdC de l’île de Ré consacre ainsi 20 % de son budget d’investissement à la protection contre la submersion marine. Ce qui n’a pas pour autant ralenti ses autres investissements, qui se chiffrent à plus de 80 M€ depuis 2010.

Transfert de la compétence… et de la responsabilité

La loi GEMAPI, rendant obligatoire pour les collectivités locales la compétence ayant trait à la gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations, s’accompagne d’une taxe spécifique. Si les Rétais n’ont eu à la payer qu’une fois, ce sera à nouveau le cas en 2021 (le vote du Budget aura lieu en avril 2021) et pour les années suivantes. Elle rapporte 1,260 M€ à la CdC et ne peut être affectée qu’à cette compétence. Allant de pair avec ce transfert de compétence, et l’expliquant très probablement de la part d’un Etat frileux, les responsabilités de gestion mais aussi juridique et pénale incombent désormais à ces mêmes collectivités…

Exit la notion de continuité territoriale

Le gros projet de ce PAPI 2 concerne le système d’endiguement du Fier d’Ars : le bureau d’études sera en place à l’automne 2021, pour rendre sa copie fin 2022. En 2023, l’Etat aura une année pour statuer sur le projet, les travaux pouvant se dérouler de 2024 à 2027.

Malheureusement, la CMI (Commission Mixte Inondation) n’a pas validé la partie du PAPI 2 concernant la protection à la mer entre les Frères de la Côte et le Martray. Contrairement au Boutillon, que l’Etat avait accepté de protéger malgré une Analyse Coût Bénéfice (ACB) négative, au nom de la continuité territoriale de l’île, cette notion n’a plus été prise en compte pour le Martray. Par ailleurs, les Rétais ne le comprennent pas toujours bien, le Département et la CdC ne peuvent intervenir que sur les digues pour lesquelles elles ont l’autorisation de la CMI, ce qui pose aussi régulièrement le problème de la propriété de celles-ci, un certain nombre d’entre elles étant orphelines. La CdC a ainsi lancé un recensement des propriétaires de toutes les digues de l’île de Ré. On ne peut créer de nouvelle digue, juste restaurer et renforcer l’endiguement existant. Enfin, tout aussi présent dans sa réflexion, l’Etat essaie de concevoir et mettre en place un système de repli stratégique… Autrement dit, certains endroits sont à ses yeux indéfendables, la seule solution sera alors le départ des populations…

La gestion du risque d’érosion

Ne faisant pas partie du financement des PAPI, la gestion du risque d’érosion n’en est pas moins une préoccupation de la CdC.

Ainsi a-t-elle lancé depuis 2013 un observatoire du littoral en partenariat avec Casagec Ingénierie, pour un coût de plus de 786 K€. Parmi les multiples actions engagées dans ce cadre, citons l’installation de stations météo et d’un marégraphe, de suivis topographiques, photographiques, bathymétriques, une modélisation des reculs dunaires en période de tempête, l’ébauche d’un plan de gestion des sédiments, et – à partir de 2021 – d’un suivi des secteurs des falaises.

Si cet observatoire a permis de mettre en évidence l’absence de recul chronique annuel, il révèle des reculs ponctuels engendrés par des évènements tempétueux majeurs, ainsi que quelques secteurs identifiés comme sensibles, tels Trousse Chemise, la Conche des Baleines, le Moulin Brûlé ou le Peu Ragot, ainsi que des évolutions saisonnières marquées.

En partenariat avec l’ONF (150 K€ par an, depuis 2013), et des associations locales, des actions de maintien des systèmes dunaires sont mises en oeuvre (végétalisation, pose de ganivelles, canalisation des cheminements piétons, sapins de Noël..), et dans le cadre du PAPI 2 ont été intégrées des opérations de maintien du trait de côte (rechargement en sable et mesures douces). Des interventions d’urgence sont aussi menées en partenariat avec le Département, telles celles qui ont eu lieu en novembre 2020 à La Maladrerie à La Flotte et en janvier 2021 à la Maladrerie à Sainte- Marie. Une étude est en cours au Moulin Brûlé et au niveau de la Côte Sauvage à Saint-Clément.

Gestion de crise

La stratégie de gestion de crise intercommunale se poursuit dans le PAPI 2, avec par exemple des astreintes de la CdC comprenant une veille météorologique et des inspections post évènements. Des consignes de gestion des ouvrages sont rédigées par la CdC en partenariat avec les Communes, les Communes ont toutes leur plan communal de sauvegarde, et – à l’instar de Loix – le président de la CdC les incite à mener des exercices d’alertes pour tester les protocoles de gestion de crise.

Douze téléphones satellitaires ont été acquis par la CdC, dont un par Commune, afin de pallier une coupure totale des services électriques et de téléphonie mobile, comme ce fut le cas dans la nuit du 28 février 2010, ainsi qu’une borne d’accès à Internet via le satellite (37 K€ en tout).

La culture du risque et l’information sont aussi à développer auprès de la population. Ainsi en janvier 2021 les Rétais et résidents secondaires ontils trouvé dans leur boîte à lettres un Plan familial de mise en sûreté (PFMS). Un guide pratique sur les solutions à mettre en oeuvre pour réduire la vulnérabilité de son habitation est en cours d’élaboration.

Et après ?

Lionel Quillet le martèle depuis deux bonnes années : « On commence à penser à la 2ème génération, la 1ère étant celle qui a connu Xynthia. Nous avons remis en état la maison, il faut réfléchir à la résilience de notre île. On ne peut continuer à la protéger à l’extérieur et y vivre à l’intérieur comme si de rien n’était. Je pense qu’après 2030, à part quelques travaux d’urgence, il n’y aura plus de travaux de cette amplitude, ni de montée de la hauteur des digues. Il faut réfléchir autour de trois axes : L’architecture et l’urbanisme, et l’on a beaucoup de contentieux liés au PPRL (plan de prévention des risques littoraux) et au PLUi (Plan local d’urbanisme intercommunal), or on devra les repenser à l’aune du réchauffement climatique, avec dans le nouveau PLUi par exemple l’intégration de maisons sur pilotis et autres formes de nouvelles maisons adaptées. Cet exercice s’avère compliqué au vu du fort conservatisme en matière d’architecture ; Une nouvelle conception d’un territoire à la pointe du risque : en la matière le Schéma de développement durable devra dessiner les contours de cette adaptation de notre vie, aider à passer ce cap. L’île de Ré a été précurseur en matière d’écotaxe, celle-ci pourra aussi servir à financer cette nouvelle conception de vie durable ; Un travail sur la mémoire et la communication du risque : la mémoire se perd vite et nombre de nouveaux habitants n’ont pas vécu le drame Xynthia. »

Si la préfète Béatrice Abollivier avait promis que les cartes d’aléas – et donc les zones de submersion et de prescriptions – pourraient être actualisées au fur et à mesure des nouvelles protections à la mer, Patrick Rayton, Premier vice-président de la CdC, en charge de la Mer et du Littoral, le rappelle : « Il appartiendra à chaque Mairie concernée par un Plan de prévention des risques (PPR) d’en faire la demande à la Préfecture. L’un des enjeux est effectivement le zonage, les services de l’Etat pourront revoir le risque à la baisse ou le maintenir au même niveau. Et il ne faut pas que ce soit un marché de dupes, si les prescriptions restent les mêmes, cela n’aura aucun impact sur les possibilités d’urbanisme. »

Vivre avec…

Au-delà de la période des grands travaux et d’une éventuelle modification de certains PPR, même si le PLUi le prévoit dans son PADD (Plan d’aménagement et de développement durable), il faut dès maintenant avancer sur le sujet d’une architecture résiliente. Le projet des Ouches, à Saint-Clément, qui prévoit 23 logements, pourrait être le premier exemple d’une construction résiliente, qui devra s’adapter au risque de submersion, si la Commune, la CdC et le Préfet avancent conjointement et si l’Architecte des bâtiments de France (ABF), mais aussi les habitants et les associations acceptent une évolution de l’architecture rétaise, ce qui est loin d’être acquis au vu du conservatisme de certains.

« La seule porte de sortie pour les 50 ou 100 années à venir est de travailler sur l’adaptation de notre économie, qui devra être résiliente à un certain nombre de problèmes, nous devons faire ce travail durant ces 5-10 années à venir », précise Patrick Rayton. « Tout cela doit se connecter dans le Schéma de développement durable, avec le réchauffement climatique les agriculteurs doivent accepter de se remettre en question, les zones artisanales doivent évoluer, il faut de la volonté et une capacité à évoluer, la volonté on l’a au plan politique… ».

La population et les acteurs économiques doivent aussi, dès à présent, faire la démonstration de leur capacité à réinventer un mode de vie, social et économique, plus vertueux…

*73 M€ terminés ou en cours, dont 13,1 M€ en urgence, 13 M€ hors PAPI sur les dunes et en entretien, 39 M€ sur les gros travaux PAPI 1, 8,4 M€ en cours à La Couarde – Fosse de Loix.

**Les travaux programmés concernent Montamer en septembre/octobre 2021 (2,2 M€), Saint-Martin port (1,1 M€), Rivedoux Corniche (589 K€), l’endiguement du Fier d’Ars et les façades maritimes des Portes en Ré et Saint-Clément (33,6 M€), la protection du cordon dunaire au Zanuck (2,4 M€) ainsi que la gestion du sable à Montamer (0,9M€).

Nathalie Vauchez

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