- Île de Ré Mag’
- Art de vivre
L’île de Ré, musée à ciel ouvert
Parti des grandes villes, le street art s’est implanté depuis une vingtaine d’années sur l’île de Ré, notamment sur les bunkers du mur de l’Atlantique. Mais c’est dans un village d’artistes, à Ars-en-Ré, qu’on trouve la plupart des oeuvres majeures. Découverte.
A peine le pont franchi, l’île de Ré offre un spectacle inattendu. L’ancien embarcadère de Sablanceaux, lieu à l’abandon depuis l’inauguration du pont, fait le bonheur des street artistes, comme Yose et son petit phoque jouant au ballon. En septembre 2024, l’artiste Super Bourdi y avait fait sensation en placardant son personnage en slip rouge «Bobby»1, sifflant la fin de la récré, enfin des vacances… et de la baignade ! «Le fait de montrer de l’art dans la rue, que ça soit de l’art sauvage, interdit, toléré ou organisé dans certains lieux, c’est de l’art urbain », explique Dominick Pagès, spécialiste d’art urbain. Du street art sur l’île de Ré ? A première vue, le sujet pourrait paraître incongru. Associé aux paysages urbains, on imagine mal ce mode d’expression artistique s’implanter sur un territoire rural comme celui de l’île de Ré. C’est oublier que les cultures urbaines se diffusent partout où il y a des jeunes… et des réseaux sociaux. Pour que le street art s’exprime, il a besoin de supports très courants dans les grandes villes : les murs ! Or sur l’île de Ré, difficile de trouver des murs disponibles, et encore moins des sites industriels à l’abandon, paradis traditionnel des artistes de rue. Sans parler des politiques de protection de l’île et de ses villages, où on imagine mal les façades blanches recouverte de graffitis…«Toléré» à certains endroits, le graff est immédiatement effacé par les municipalités quand le lieu ne s’y prête pas.
C’est pourtant à Ars-en-Ré, la « carte postale» par excellence, qu’on trouve la plus grande diversité d’oeuvres. La batterie Karola, située dans la forêt de la Combe à l’eau, offre le «tableau» le plus impressionnant de toute l’île. Sur cette tourelle en béton faisant partie du Mur de l’Atlantique (voir encadré), on y découvre, au coeur d’une lisière, une série d’oeuvres remarquables. On est saisi par une mystérieuse chouette, extraordinaire par son envergure et ses lignes, présente depuis longtemps mais dont on connait peu de choses. En faisant le tour du bâtiment, on rencontre les étranges soucoupes volantes de l’artiste Yoze, une baleine de Nute visiblement tombée amoureuse d’une tortue, et deux lièvres dont le corps a été recouvert par un blaze (nom de l’artiste stylisé sous forme de graff) du Rochelais Wate.
Les trésors d’Ars
Si le spot Karola – à l’instar de nombreux bunkers – o »re un lieu propice au street art, c’est dans lieu beaucoup plus inattendu que se cachent de véritables trésors : le centre-bourg d’Ars-en-Ré ! A commencer par le port, où une fresque géante, posée sur une large façade, représente un enfant accroupi qui semble mimer avec ses mains le cri de cinq oiseaux… volants ! Réalisée par le célèbre artiste parisien Jef Aérosol, il s’agit d’une oeuvre majeure du street art sur l’île de Ré. «Cet artiste, reconnu à l’international, est une pointure. Ici, il a utilisé de multiples pochoirs pour obtenir ce résultat semblable à de la dentelle», explique Dominick Pagès. En 2014, Jef Aérosol, issu de la première vague de street art des années 80, était venu initier les détenus de la Centrale de Saint-Martin aux techniques du pochoir, réalisant notamment une fresque sur un mur de la cour intérieure de la prison 2. Il avait également participé à un projet de fresque au port Atlantique : c’est à cette occasion qu’il était venu poser son immense «!kid!» sur le port d’Ars-en-Ré. Un autre artiste majeur, Jérôme Mesnager, avait également réalisé un pochoir de son célèbre « corps blanc » au début des années 2000 sur la porte noire d’une venelle au Grignon. Mondialement reconnu, cet artiste fut l’un des premiers peintres de rue parisiens au début des années 80, inventant ces «corps blancs » qu’on retrouvera partout dans le Monde, et jusqu’à la muraille de Chine !
Comme elle fut un repère d’anarchistes à la fin du 19ème!siècle sous la houlette du peintre Barbotin, Ars-en-Ré est devenu un foyer important du street art dans la région. Comment l’expliquer ? Historiquement, Ars-en-Ré a toujours été un village d’artistes attirés par la lumière, le calme et la beauté des lieux. Ainsi, beaucoup de street artistes, notamment de la première vague sont venus y passer leurs vacances et ont même fini par y acheter des maisons. En 2004, le «20», bar alternatif situé le long de la route de Saint-Clément, devient un véritable repère de street artistes sous la houlette de son propriétaire, lui-même pochoiriste sous le nom de Sun Eyes. La galerie Xin Art, installée juste à côté, flaire très tôt l’opportunité de faire entrer dans son catalogue des oeuvres d’artistes de rue. « Notre métier, c’est de sentir les tendances et de proposer l’art du moment. A l’époque, nous avons fait le pari de miser sur cet art totalement illicite dans les années 80 mais qui commençait à être reconnu», confie Alexandra Planas, directrice de la galerie. Pari gagnant qui montre au passage comment cet art clandestin s’est «institutionnalisé», suscitant l’intérêt des plus grands collectionneurs d’art contemporain. La galerie révèle au grand public de nombreux artistes, comme Gregos, génial artiste parisien qui décline ses émotions sous forme de masques en plâtre, que l’on retrouve, comme par hasard, dans les rues de La Rochelle… ou d’Ars-en-Ré ! Plus récemment, Noarnito, artiste rochelais découvert par la galerie, a réalisé un magnifique pochoir à Sablanceaux.
Face au clocher !
Un autre spot casseron incontournable se trouve… sur la place Carnot, au pied du célèbre clocher ! Sur la façade de l’hôtel-restaurant le Clocher, un gros matou de l’artiste Monsieur Chat, réalisé il y a environ sept ans. A l’intérieur de l’établissement, on retrouve un autre chat « jaune » de cet artiste dont on ne connait que le pseudonyme. Sur cette même façade, on découvre une oeuvre majeure du street art mondial : un Space invaders, petit personnage en mosaïque du célèbre artiste Franck Slama (alias Invader) qui a colonisé depuis 1996 les grandes métropoles internationales. « Comme il y a eu beaucoup de faux, il y a un site qui répertorie tous les Space Invaders à travers le Monde. Celui-ci!est un original, contrairement à celui se trouvant à la Rochelle», explique Dominick Pagès. En empruntant la rue du havre, on découvre, sur la façade d’un commerce, un âne de l’île de Ré également sous forme de mosaïque : c’est un réalisation de Tag Lady, une artiste d’Orléans qui a posé plusieurs mosaïques de «Tintin et ses amis» à La Rochelle, en avril 2023.
SUR LES BUNKERS, DES OEUVRES EN PÉRIL
Sur Ré, il y a un terrain de jeu exceptionnel pour les graffeurs : les bunkers du Mur de l’Atlantique, qu’on pourrait renommer Mur d’expression de l’Atlantique. «C’est un paradis pour les graffeurs, il y en a partout et ce sont des murs qui se graffent très bien», confirme Dominick Pagès. Les plus beaux exemples se trouv(ai)ent au bout de l’île, à Saint-Clément, plage de la Grande Conche (batterie Klara) ou côte sauvage (batterie Karla). Mais ces oeuvres sont de plus en plus éphémères, en raison de la disparition des blockhaus, soumis aux assauts de l’océan. Avec l’érosion, les bunkers finissent par basculer, et sont détruits par les autorités en raison de leur dangerosité.
En regagnant le continent, on découvre que l’art urbain est partout. On en trouve énormément sur les skateparks, traditionnellement associés aux cultures urbaines, comme à La Couarde. Ces dernières années, c’est un autre type de surface bétonnée qui fait le bonheur des graveurs : les digues comme celle du Boutillon. Un artiste de La Réunion, Jace, a peint sur le déversoir de l’ouvrage un «!gouzou!», son petit personnage orange et sans visage qu’on retrouve également sur l’ancien embarcadère de Sablanceaux. Nute, artiste local connu pour ses fameuses « Jolies baleines », a collaboré avec Jace, puisqu’on retrouve sur la baleine du Boutillon un petit gouzou. «Ses premières baleines, intitulées ‘Save the big fat whales’, ont été faites en réaction à la pêche aux cétacés commente Dominick Pagès. Depuis, il en a fait beaucoup : à chaque fois que je viens sur l’île, j’en découvre de nouvelles ». Souvent humoristique, l’art urbain possède cette capacité à délivrer avec poésie des messages universels. Et même s’il est moins subversif qu’à ses débuts, il contribue à faire tomber les murs, ici et ailleurs.
1. Apparu pour la première fois à la Rochelle en 2018 rue Saint-Nicolas, où se trouve le studio de création graphique Conscience, véritable «nid» de street artistes, le malicieux Bobby s’est depuis taillé une belle réputation.
2. La galerie d’art contemporain Xin Art d’Ars-en-Ré avait monté un projet «dehorsdedans» autour de l’isolement du monde carcéral.
De nombreux lieux, évoqués ici, sont interdits d’accès pour des questions de sécurité ou de propriété privée. Cette présentation des oeuvres du street art sur l’île de Ré n’est bien-sûr pas exhaustive.
Lire aussi
-
Île de Ré Mag’Couleurs et lumière naturelles
Située dans un quartier calme du village de La Flotte, cette villa s’habille de couleurs naturelles rappelant l’environnement de l’île de Ré. Une douce lumière filtre à travers les baies vitrées, qui s’ouvrent sur un jardin paisible et des patios apportent des perspectives amplifiant la sensation d’espace.
-
Île de Ré Mag’L’insolite réveil d’un ouvrage militaire
2006 est une année charnière pour le plus ancien ouvrage militaire de l’île de Ré. Le Fort La Prée, ramené progressivement à la vie depuis 2016 par des animations ludiques, accueille, une nouvelle direction qui a la charge de faire du neuf dans la continuité de ce qui existe et de préparer le 400e anniversaire de l’ancienne place forte construite en 1626.
-
Île de Ré Mag’La librairie Quillet, un lieu de culture unique
Depuis les brocantes et bouquinistes des quais de Seine qu’il fréquentait jeune adolescent avec son père jusqu’à l’actuel établissement de patrimoine vivant et de culture - Atelier, librairie, café littéraire - qu’il a construit, développé et fait évoluer ces trente-neuf dernières années, Lionel Quillet a construit un lieu insolite et unique, qui lui ressemble. Un incontournable de l’île de Ré, à découvrir absolument, sur la presqu’île de Loix.

Je souhaite réagir à cet article