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L’île de Ré « du terroir » bientôt aux mains des hommes d’affaires ?

© philbar
Publié le 06/10/2020

Ce qu’il s’est produit depuis trente ans sur les terrains constructibles et habitations, dont les prix de transactions sont désormais hors de portée de bourse de la plupart des Rétais, est-il désormais aussi en marche pour les terrains et installations des activités primaires ?

On connaît l’histoire : nombre de Rétais ayant vendu à très bon prix leur foncier et habitation au moment de l’explosion du tourisme et de la construction du Pont, sont en partie responsables de l’exode sur le continent des générations suivantes de Rétais, qui n’ont plus les moyens de se loger sur l’île… ou sont en demande de logements sociaux.

Foncier et habitations hier, terrains et installations d’activités primaires aujourd’hui

On le voit aujourd’hui encore, les maisons de centre-bourg, quand elles se retrouvent sur le marché immobilier à la suite d’un décès, par exemple, sont dans la très grande majorité des cas rachetées par des résidents secondaires. Qui, par définition, ne sont pas là toute l’année…

C’est ainsi que près de 50 % des volets des maisons de certaines communes du Sud sont fermés six à huit mois par an, cette proportion pouvant monter à 75 ou 80 % dans des communes du Nord de l’île. Opposer résidents secondaires et permanents n’a toutefois guère de sens, 65 % de la fiscalité provient des premiers et l’île de Ré n’aurait son niveau d’équipements, d’infrastructures (AquaRé, La Maline, Gendarmerie, déchetteries, etc.) et de services (par exemple, 18 médecins généralistes en hiver pour 18 000 habitants !) sans la population secondaire. Les équilibres de l’île sont fragiles, ils reposent sur ses différentes populations, la vie permanente en bénéficiant largement.

L’Histoire est-elle en train de se répéter sur un terrain professionnel cette fois-ci, celui des activités primaires ? Le parallèle n’est-il pas un peu osé et le raccourci démagogique ? Probablement pas tant que cela, quand on voit une cabane d’ostréiculteur, devenue cabane de dégustation, rachetée au prix du fonds de commerce d’un restaurant, ou une chèvrerie valant entre 250 000 et 400 000 euros, rachetée plus d’un million d’euros. Qu’un professionnel vende aujourd’hui au plus offrant, comme hier un propriétaire de maison faisait monter les enchères, cela peut se comprendre. Si l’activité primaire demeure, que redire à cela ? Quelles sont les bonnes âmes, dénuées de tout intérêt pécuniaire, qui, pour préserver leur île, se priveraient de plusieurs centaines de milliers d’euros ? Les réseaux sociaux peuvent s’enflammer, cela n’y changera rien.

Une politique publique fortement interventionniste depuis 2008

S’il est un homme politique qui a vu venir cela depuis quinze ans, c’est bien Lionel Quillet, président de la Communauté de Communes, qui a toujours mis en garde contre le risque fort de dérives de l’île de Ré. Aussi, dès le début de son premier mandat à la tête de la CdC, au printemps 2008, et même dès le premier mois, le président a-t-il mis en place une politique publique fortement interventionniste. On se souvient de l’ancienne Maison de Retraite de Saint-Martin, qu’il a de justesse soustraite des mains d’un promoteur immobilier voulant construire du résidentiel, en obtenant du Conseil d’Administration de l’Hôpital, propriétaire du site, avec l’aide de Patrice Déchelette et Léon Gendre qui en étaient administrateurs, qu’il vende à la Collectivité publique au prix de 4,5 millions d’euros, contre les plus de 6 millions proposés par l’acheteur potentiel. Avant cela, la CdC avait dû délibérer en urgence pour prendre la compétence logement, qui était alors encore du ressort de chaque commune.

Acte fondateur fort de la politique intercommunale, la prise de compétence logement a été suivie par bien d’autres. Elle fut la première pierre de l’édifice interventionniste. Ignorant ceux qui régulièrement dénoncent la main mise de la CdC sur un champ d’activités de plus en plus large, Lionel Quillet donne du sens à sa politique et revendique ce fort interventionnisme public.

« Notre territoire est assez exceptionnel, il exerce un fort pouvoir d’attraction, et de plus en plus, comme l’a montré la crise sanitaire. Le réchauffement climatique va aussi générer un fort exode des citadins des grosses agglomérations, vers tout le littoral Atlantique. Ce territoire est un peu schizophrène, il répond tellement bien aux attentes, sa vie permanente est bien structurée, plus on réussit plus on est demandé », estime Lionel Quillet.

« La maîtrise du foncier face à d’importants enjeux financiers et de grosses pressions, pour mener une politique volontariste de logements sociaux, a été l’acte fondateur. La politique du 80% d’espaces naturels et 20 % de constructible relève de la même logique de préservation du territoire. Notre fort interventionnisme public est parfaitement illustré par le montant de nos dépenses d’investissements, qui s’élève à plus de 75 millions d’€ entre 2008 et 2019, plus de 80 millions si l’on intègre 2020, auquel il faut ajouter celui des dépenses de fonctionnement liées à ces investissements, de 20 millions d’€. » Acquisitions foncières et immobilières pour plus de 18 millions d’€, logements (hors foncier) pour 1,7 millions d’€, crèches pour 4,5 millions d’€, bâtiments et travaux pour plus de 15 millions d’€, défense des côtes pour près de 13 millions d’€, fonds de concours aux équipements sportifs des communes pour près de 3 millions d’€, pistes cyclables pour 3,5 millions d’€, déchets pour 9,3 millions d’€… la liste est longue.

Cette maison d’ostréiculteur située à La Couarde en amont du Feneau, préemptée par le Département, vient d’être détruite et le site va être rendu aux Espaces Naturels © nathalie vauchez

Après le CIGALE des espaces agricoles, une cartographie des zones humides

« L’île de Ré est l’un des territoires les plus interventionnistes, et il faut ajouter à cela l’écotaxe de 13 millions d’€ par an, dont 6,5 millions reviennent directement à l’île de Ré, et dont une autre part bénéficie aussi au territoire, via les préemptions et la politique de préservation et gestion des Espaces Naturels du Département et du Conservatoire du Littoral. La préemption a pour objectif d’enlever à l’urbanisme tout ce qui est non conforme, et de le rendre aux Espaces Naturels. L’essentiel des actions de préemption a consisté à conserver les terrains agricoles et espaces naturels, pour ne pas les livrer à la spéculation foncière.

Le Comité Cigale a permis de dresser une carte de répartition équilibrée des espaces entre agriculteurs et préservation d’espaces naturels sensibles, à fort intérêt en termes de faune et de flore, cela n’a pas forcément été compris dès le départ, mais l’on a ainsi délimité tous ensemble de futures zones agricoles pour des nouvelles installations. Il faut que l’on fasse aujourd’hui la même chose avec les zones humides, qu’on les répartisse entre sauniers, ostréiculteurs, aquaculteurs… J’avais très bien compris qu’après l’envol du prix du foncier en zone urbanisable, ce serait au tour des espaces occupés par les activités primaires.

D’importants enjeux financiers, de fortes pressions

On a réussi le pari entre 2010 et 2020 pour les projets publics dans les 20 % du territoire constructibles, mais attention le premier signe de ce nouveau combat à mener est venu des cabanes ostréicoles. La génération d’ostréiculteurs des années 1970 à 1990 a travaillé à l’ancienne, la seconde jeune génération y a apporté de la modernité et a bénéficié de la marque île de Ré, très qualitative et donc très vendeuse, elle a rentabilisé et viabilisé davantage l’activité, mais il ne faut pas oublier que la CdC est garante de cette marque île de Ré.

La troisième génération d’hommes d’affaires va arriver, va racheter les cabanes ostréicoles devenues cabanes de dégustation puis quasi des restaurants (sans leurs contraintes), à cause d’une charte de dégustation élaborée par la Préfète de l’époque, beaucoup trop permissive contre laquelle je me suis élevé (tout comme Léon Gendre d’ailleurs, NDLR). L’Etat a du mal à revenir à une charte plus restrictive et encadrée, même s’il commence à être à l’écoute et à en comprendre l’enjeu. Les ostréiculteurs n’ont pas toujours compris ma position dans le cadre du PLUi, mais il s’agit de protéger le métier de l’ostréiculture.

Dans vingt ans, l’île appartiendra aux hommes d’affaires. On voit bien qu’en agriculture les rendements et les quantités sont énormes, la cave coopérative est montée en qualité de gamme et a fait un excellent travail. La génération des hommes d’affaires, qui place ses finances là où il y a une forte rentabilité, ne s’y trompe pas et commence à y investir très logiquement, on le voit avec le cas de la chèvrerie de Loix en passe d’être rachetée 1,1 million d’euros, alors qu’elle en vaut 250 000 €. L’acquéreur achète une marque île de Ré, un bâtiment agricole et un site très bien situé proche de la mer.

Garder l’âme de l’île de Ré

Le risque est que cette génération ne se préoccupe pas de la quintessence de l’île de Ré, de son identité, de son âme, mais avant tout de profit. C’est pourquoi, même si on est dans un pays de libre concurrence, je suis partisan d’un fort interventionnisme politique. L’âme d’un territoire est ce qui est le plus difficile à entretenir et préserver…

Le Département a récemment préempté au Préau pour 240 000 € la cabane ostréicole Rapin, dans laquelle un logement a été construit en toute illégalité, nous allons détruire ce logement et faire en sorte qu’elle redevienne une cabane ostréicole où pourra s’installer un jeune ostréiculteur. C’est un combat de longue haleine. A La Couarde, en amont du pont du Feneau, nous avons préempté et venons de démolir une maison d’ostréiculteur, le site sera rendu aux espaces naturels. En face, le Département avait racheté et détruit l’ancienne « Cabane à Toto », nous avons juste préservé la petite maison du Passeur qui a une valeur patrimoniale et qui va être restaurée.

Pour la chèvrerie de Loix, nombreux ont été ceux qui m’ont interpellé pour me demander pourquoi on ne préemptait pas. Mais la préemption se fait dans un cadre légal très précis. Le fait qu’un agriculteur rachète à un autre agriculteur n’est pas répréhensible. Une préemption doit servir à soustraire une activité en dérive, elle doit être motivée par un intérêt général, un intérêt de biodiversité. Enfin, un million d’€ c’est la moitié du budget de Loix ! Il faut savoir que la préemption est très combattue en France, les Juges suivent bien les îles de Ré et d’Oléron qui mènent une politique très active en matière de préservation environnementale, mais c’est souvent contesté ailleurs…

Il faut une forte volonté politique et beaucoup de courage pour protéger le foncier de l’île de Ré de la loi économique, la profession des sauniers n’est pas encore touchée mais il est grand temps d’élaborer une carte des zones humides ».

Le débat est ouvert.

Nathalie Vauchez

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Vos réactions

  • Gehesse
    Publié le 8 octobre 2020

    Un magnifique projet avait été pensé voilà quelques décennies qui avait été relaté dans un ouvrage intitulé « l’île aux requins » ouvrage cité par Léon Gendre dans son propre livre.
    Les hommes passent, les idées restent.

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