Patrimoine

Les pionniers rétais et la fondation de la Nouvelle-France

Publié le 07/05/2019
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La colonisation de la Nouvelle-France, immense territoire comprenant l’Acadie, le Canada et la Louisiane, se fit en plusieurs étapes, dont certaines ratées, sur une période d’environ un siècle. Les Rétais, chez qui l’appel du large se fit fortement sentir au XVIIe siècle, firent partie des quelques trois cents émigrés qui initièrent cette aventure.

Accueil de la délégation québécoise à la mairie de
Sainte-Marie par le maire Jacques Boucard et son équipe.

Après plusieurs échecs de tentatives de colonisation des rives du Saint-Laurent dont, entre autre, celle de Jacques Cartier en 1534, Richelieu créa en 1627 la Compagnie des Cents-Associés à laquelle il octroya la propriété de la Nouvelle France avec pour obligation de la peupler de Français catholiques. Cette condition explique les différences sociales entre les Rétais qui s’installeront au Canada et ceux qui peupleront les futurs États-Unis. La colonisation ne débuta véritablement qu’après la fondation, en 1608, de la ville de Québec par Champlain et la création des comptoirs sous sa direction en 1632. L’île de Ré participera activement à la mise en valeur de ce pays neuf par les colons et « engagés » qu’elle y envoie.

Les « engagés »

Les premiers Rétais à fréquenter les lieux furent des marins, embarqués sur des navires affrétés pour la pêche à la morue, et qui avaient interdiction de faire du troc de pelleteries. Ce dernier étant fort lucratif, ils s’y adonnaient néanmoins et l’île de Ré était un relais faisant de la concurrence à la Compagnie des Cents-Associés pour les peaux d’originaux (l’élan du Canada) et de castors avant qu’elles ne repartent vers les Pays-Bas !

Vinrent ensuite les « engagés », jeunes hommes liés par contrat d’une durée de trois ans à un « engagiste », colon déjà installé sur le territoire. Ce dernier finançait le voyage aller et leur versait un salaire annuel en espèces. À la fin de ces contrats, les engagés, s’ils montraient les capacités nécessaires, pouvaient recevoir des terres à exploiter à titre personnel. Si ces terres, dont ils avaient la « propriété utile » dépendaient des seigneuries, les contraintes restaient cependant minimes. Cette formule faisait entrevoir aux jeunes gens la possibilité d’un avenir meilleur que dans l’île et suscitait l’engagement : pas moins de trente Rétais sur les soixante-dix hommes engagés en 1665 !

Un grand effort de colonisation

La forte poussée d’immigration qui eut lieu entre 1664 et 1669 s’explique aussi par la volonté délibérée de Louis XIV de tout mettre en oeuvre pour faire de la Nouvelle-France une colonie fructueuse et rentable. Un gouverneur est nommé, des institutions religieuses et un évêché sont créés et de sérieux efforts financiers consentis. Des politiques de croissance de la population sont adoptées et l’intendant Jean Talon envoie en 1664, huit cents « Filles du Roi », jeunes femmes recrutées pour la majorité dans les meilleurs orphelinats royaux. Dotées par Louis XIV, elles arrivaient avec un pécule intéressant pour le futur ménage. Les autres avaient sans doute des origines un peu moins distinguées.

En 1665, en même temps que les civils, débarquent les troupes du régiment de Carignan. Elles sont sous les ordres de Daniel Rémy, sieur De Courcelles, gouverneur et lieutenant général en Canada, Acadie et île de Terre Neuve. Le régiment est là pour combattre les Iroquois et les qualités militaires de De Courcelles, bon administrateur par ailleurs, font si bien que ces derniers seront dans l’obligation de demander la paix. Après son retour en France, il sera nommé dans l’île de Ré, en 1674, où il collaborera avec Vauban.

Jean-Marie Rodrigue Villeneuve,
archevêque de Québec à La Rochelle lors
de son voyage en 1935.

Les Rétais qui tentent l’aventure

Ce sont les bourgs portuaires qui fournirent le plus grand nombre de candidats à l’immigration et cela proportionnellement à l’importance de leur trafic. Les besoins de la colonie étaient nombreux et tous les corps de métiers étaient requis, aussi bien les agriculteurs, que les bâtisseurs, tonneliers, chaudronniers, meuniers et autres boulangers. Au-delà des artisans, on rencontrait également certains membres de familles de notables envoyés en Nouvelle-France pour établir une représentation de la maison de commerce familiale ou tout simplement obligés de quitter Ré en raison de soucis avec les autorités. Si la plupart des immigrants étaient des hommes seuls, certains couples avec enfants tentaient l’aventure et l’on constate qu’à la génération suivante ils choisissent encore leurs conjoints parmi d’autres Rétais immigrés.

Le danger permanent que représentaient les Iroquois et le climat très rude, nécessitaient une grande détermination de la part des immigrants pour développer leurs concessions et survivre. La solidarité était indispensable entre eux, comme elle l’est encore aujourd’hui pour les Canadiens ne vivant pas en ville. La vie est difficile, mais elle ouvre des perspectives que jamais l’île de Ré aurait pu leur offrir et ils tiennent bon. Ils vivent de la chasse et de la pêche, toutes deux abondantes, et rejoignent « les Indiens pour trapper les fourrures et arrondir leurs revenus (1) ».

Les Rétais continuent à immigrer au Canada au XVIIIe siècle. Après 1730, on ne voit plus d’engagés, probablement parce qu’un phénomène de cooptation se produit entre les Rétais déjà installés et les candidats à l’immigration à qui sont proposés directement des emplois intéressants. Mais les guerres et leurs répercussions sur la navigation dans l’Atlantique perturbent les relations avec les colonies.

La fondation biculturelle du Canada

Occupée par les Français jusqu’en 1760, la Nouvelle-France passe sous domination britannique de 1760 à 1763 en attendant le résultat de la guerre de Sept Ans en Europe, guerre qui a pour principal but de détruire la France, concurrent commercial gênant. Défaite, la France signe le Traité de Paris en 1763 par lequel elle cède le Canada à la Grande-Bretagne et la Louisiane à l’Espagne et pose ainsi la fondation biculturelle du Canada moderne.

Les descendants des Rétais dans la population nord-américaine

Environ dix mille émigrés étaient venus de France. « En 1763, quand le Canada est devenu anglais, cent mille Français sont éparpillés de Québec à la Nouvelle Orléans, car la Nouvelle- France s’étendait à l’ouest des colonies anglaises jusqu’à la Louisiane (2) ». Aujourd’hui leurs descendants représentent neuf millions de personnes réparties entre le Canada et les États- Unis parmi lesquelles se trouve la postérité des Rétais. D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, on s’intéresse toujours à ces immigrés. Pierre Tardy cite dans les Cahiers de la Mémoire (2) cent soixantesept noms de Rétais émigrés en Nouvelle-France, liste établie grâce au recueil Les Ancêtres de l’île de Ré par Michel Langlois alors président de La Maison des Ancêtres à Québec et complétée par l’Association Île de Ré-Île d’Orléans qui cherche à resserrer les liens entre ces lointains cousins.

Plan de Louisbourg, fondée en 1713 et deuxième ville en
importance de la Nouvelle-France. (Auteur Jacques-Nicolas Bellin
cartographe – 1703-1772) – Bibliothèque Nationale de France.

Côté québecois, l’intérêt n’est pas moindre, des émissions de radio sont consacrées aux origines des immigrés Rétais et bon nombre de Canadiens viennent en pèlerinage sur la terre de leurs ancêtres. Parmi les plus connus, Jean-Marie Rodrigue Villeneuve, archevêque de Québec qui visita l’île le 21 octobre 1935, Claude et Gilles Villeneuve appartenant à la même famille le 31 mai 2001 et Jean-Yves Godreau en 1991.

Les liens ont résisté à quatre siècles, le Français aussi malgré la volonté des Anglais d’assimiler les Canadiens français. Cette volonté de préserver leur langue, y compris par l’apport de nouveaux immigrants francophones, a ouvert le Québec à la diversité culturelle.

1 – « Les Français d’Amérique » de Jacques Portes – Revue d’Histoire N°99.
2 – Les Rétais et la colonisation de la Nouvelle-France – Pierre Tardy – Les Cahiers de la Mémoire N°50 (1992).

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Vos réactions

  • Gehesse
    Publié le 15 mai 2019

    Les engagés ne faisaient pas commerce de peaux d’originaux (heureusement pour eux) mais d’orignaux.
    Cordialement.
    GS

    Répondre