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Les jeunes vignerons : face à l’avenir
Face au changement climatique et aux risques économiques, la jeune génération de vignerons rétais expérimente diverses stratégies pour s’adapter et se diversifier.
La coopérative s’est concentrée, avec succès, au début des années 2000 sur l’amélioration de la qualité de ses vins et spiritueux, créant même un vin Bio l’Azuré. Mais la nouvelle génération de vignerons rassemblés en son sein est confrontée à d’inédits challenges auxquels elle doit trouver des solutions pour survivre!: le réchau »ement climatique en est un, la baisse de la consommation d’alcool en est un autre. Un certain nombre de producteurs ont pris leur retraite ou sont sur le point de la prendre. Tous n’ont pas des descendants prêts à prendre la suite et vendent leurs hectares, qui viennent s’ajouter aux exploitations existantes les agrandissant d’autant. Des propriétés de plus en plus grandes demandent plus de travail et de personnel avec les problèmes inhérents à celui-ci qui ne trouve pas à se loger sur l’île.
Nous avons rencontré trois jeunes vignerons, passionnés par leur métier et fiers de cultiver les terres de leurs ancêtres, pour voir comment ils faisaient face à ces nouveaux défis.
Tom Turbé « Nous devons chercher de nouvelles pistes »
Issu d’une famille de vignerons couardais, Tom Turbé a fait son apprentissage chez son père et son oncle avant de prendre son envol et de devenir, en 2018, adhérent à titre personnel à la coopérative. Il possédait 35 hectares qu’il augmentera deux ans plus tard de 15 ha et se trouve à la tête d’une exploitation de 50 ha. Ce qui dans le cadre de l’île est une grande exploitation. Tom a fait le choix de travailler en agriculture conventionnelle. En réalité, il doit être en Bio à 80 ou 90%, mais il se laisse la possibilité d’utiliser un traitement chimique si cela lui permet de sauver une récolte. Il possède la certification Haute Valeur Environnementale (HVE), objectif demandé par la coopérative à tous ses adhérents. Tom fait partie des premiers vignerons à avoir utilisé les engrais verts pour retirer les amendements chimiques. Il plante des «!couverts végétaux!» dans l’entrerang des vignes, technique qui apporte de la matière organique, de l’azote, permet une vie microbienne et ne nuit ni aux insectes ni aux abeilles. Dans le même ordre d’idée, la coopérative ne fournit plus de CMR (substances cancérigènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction) qui ne sont donc plus utilisés sur les exploitations. L’objectif est de tendre vers des pratiques respectueuses de l’environnement protégeant la santé des vignerons. Commercialement, cela permet de communiquer sur une image positive qui à terme facilite la valorisation du vin.
Tom explique aussi pourquoi il est nécessaire de diversifier. «Toutes nos pratiques et en particulier les vins tranquilles (rouge, blanc, rosé) ainsi que le vin Bio Azuré sont un axe majeur à développer, car ils nous permettent de faire face aux crises que nous rencontrons. Grâce à eux, nous accédons à de nouveaux marchés que nous n’obtiendrions pas s’ils n’existaient pas. Nous avons besoin de dynamisme et devons chercher de nouvelles pistes.!Cette année, nous proposerons du jus de raisin en plus de nos autres produits. Nous réfléchissons à des vins sans alcool et sommes ouverts à tout ce qui peut amener du développement et tenir le coup lorsque nous traversons des crises comme celle du Cognac actuellement. »
Rémi représente la cinquième génération à faire ce métier sur la terre de ses ancêtres où il cultive 23 hectares au Bois- Plage. Selon lui, les jeunes vignerons n’ont rien inventé. «Nos anciens n’étaient pas bêtes! Nous avons simplement optimisé leurs pratiques. Le désherbage en est un bon exemple. Nos grands parents désherbaient à la main. Aujourd’hui nous employons une technique identique, mais avec du matériel performant qui nous fait gagner du temps».
Modifier les méthodes, interdire certaines pratiques comme les CMR, préconiser des traitements confinés est une nécessité. « 70% de nos vignes sont aux abords des pistes cyclables et on ne peut se permettre de diffuser des produits hautement toxiques à proximité de lieux où il passe tant de monde.»Quant au remplacement des CMR par exemple, il utilise, au grand étonnement de son grand-père, de l’extrait d’écorce d’orange et ça marche! Depuis une dizaine d’années, les vignerons emploient la technique de la confusion sexuelle, qui cible le papillon ravageant leurs récoltes en l’empêchant de se reproduire et avec laquelle ils obtiennent d’excellents résultats
Rémi explique que la jeune génération se tourne vers l’avenir tout en restant attachée à ses traditions. Il apprécie la performance du matériel qui permet de faire beaucoup plus en moins de temps et qui solutionne partiellement les problèmes de personnel, mais déclare «Heureusement qu’il y a l’investissement de nos épouses et de nos familles qui n’ont pas d’heure pour venir aider.La solidarité des collègues est aussi très présente.» Ce métier de vigneron est un métier de passion qui s’empare totalement d’un individu, ne lui laisse plus de vie privée et encore moins de vacances, nécessite qu’il soit en permanence à l’écoute de la météo et capable de s’adapter pour que survive son exploitation.
Le climat a changé, les tempêtes sont plus fréquentes, la température augmente et l’on doit tenir compte de son nouvel impact sur les cépages: certains, s’épanouissent à la chaleur, d’autres moins. Des décisions s’imposent quant à ce qui doit être privilégié et sur le plan du soutien et des conseils, Rémi apprécie d’avoir à ses côtés les techniciens et oenologues de la coopérative.
Anthony Cordon : « Notre principal marché est l’île de Ré, nous devons le travailler en profondeur »
Anthony Cordon a repris les terres de son père lors du départ en retraite de ce dernier il y a une quinzaine d’années et exploite aujourd’hui 18 hectares en Bio entre Rivedoux et Sainte-Marie.
Son maître mot : l’adaptation. Avant il y avait un décalage dans la maturité des cépages; de nos jours ils sont mûrs en même temps et les vendanges doivent être organisées en fonction. A l’époque où Anthony s’est installé celles-ci avaient lieu d’octobre à novembre. En 2025, elles ont commencé le 25 août!! Les vignerons sont aussi à la recherche de nouveaux cépages. Des essais ont été menés, il y a cinq ans, sur treize variétés de cépages résistants qui permettent d’utiliser moins de pesticides. Cette année, ce sont des cépages rouges existants qui ont été surgreffés avec de nouvelles variétés afin de tenter de découvrir un cépage rouge pour les années à venir. L’avantage de ces nouveaux cépages est de réduire le nombre de traitements phytosanitaires à deux ou trois par an et de réduire l’impact nocif des interventions sur l’environnement.
Elu président de la coopérative Uniré en décembre 2025, Anthony est conscient de l’importance vitale pour les vignerons de se former. Les nouvelles technologies sont nombreuses mais les vignerons peuvent y accéder via la coopérative ou la Chambre d’Agriculture. Il recommande à ses ouailles d’aller voir ce qui se passe ailleurs, d’assister aux Salons des vins et du matériel. « Nos filières export se portent mal et nous vendons essentiellement sur l’île à l’heure actuelle. Pour l’instant nous ne savons pas où nous allons avec le Cognac et les mesures prises par Pékin quant à la suppression de la consommation d’alcool dans les repas officiels ne rassurent pas sur l’avenir de nos relations avec ces pays. Notre principal marché est l’île de Ré et nous devons le travailler en profondeur en nous diversifiant et en communiquant plus ».
Que la diversification soit une nécessité, les vignerons en sont conscients. On sait déjà qu’ils proposeront cet été à la consommation un jus de raisin, des vins sans alcool sont à l’étude ainsi que d’autres projets élaborés dans la discrétion. Une équipe renforcée pour la communication et le tourisme fait partie d’un plan de développement de la coopérative. Les vignerons vont se mettre en avant en tant que producteurs, participeront à un maximum d’événements sur l’île à longueur d’année et établiront des partenariats avec les ostréiculteurs, les sauniers, etc.
La jeune génération de vignerons rétais met tout en oeuvre, avec la passion qui la caractérise, pour éviter le déclin en combinant innovation agronomique, transition écologique, valorisation territoriale et diversification économique. Leur stratégie n’est pas de produire plus mais de produire autrement et de mieux vendre l’identité du vignoble insulaire.
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