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Le règne des grandes familles de négociants

Le port de St Martin vu au dessus du grand Balay, tirage sur papier d’une gravure sur cuivre, de Lomet et Le Gouaz en 1786 (Coll. Musée Ernest Cognacq – Ville de Saint-Martin-de-Ré).
Publié le 19/03/2019

Des conditions très favorables pour le commerce initient, dans la seconde moitié du XVIIe siècle dans l’île de Ré, l’avènement d’une classe de négociants, dont la prospérité se poursuivra au XVIIIe. Cette grande bourgeoisie commerciale disparaîtra au début du XXe siècle après avoir dominé pendant plus d’un siècle la pyramide sociale.

À un moment où l’économie maritime connaît, grâce aux colonies, une croissance spectaculaire, un milieu de marchands – que l’on qualifiera de négociants le siècle suivant, se développe et s’adonne au commerce de gros. En 1695, l’enquête du subdélégué Buisson recense 191 marchands dans l’île, appartenant pour la plupart à la religion réformée, dont 93 à Saint-Martin. Selon l’intendant Michel Bégon, ces marchands sont prospères : « Il n’y a aucun mendiant dans cette île et il y a 25 ou 30 familles de marchands qui sont fort riches(1) ». Constitués en clans familiaux, ils se marient entre eux et leur négoce se poursuit de génération en génération. Au XVIIIe, Ré est le port avancé de La Rochelle qu’elle surpasse en trafic et le bien être matériel des négociants s’en ressent. Implantés essentiellement à Saint-Martin-de-Ré et à La Flotte, ils sont influents et se font construire de belles demeures telles la Croix-Blanche ou les Marattes. Ils donnent à leurs enfants une éducation spécifique, étayée par des séjours à l’étranger le plus souvent en Hollande ou en Angleterre. Ces derniers apprennent ainsi, outre les techniques commerciales du pays dans lequel ils vivent, une langue dont la connaissance leur sera utile et nouent des amitiés précieuses pour le futur exercice de leur négoce.

Étienne Magué, Dupré, Étienne Laurent Dechézeaux sont au nombre des grands marchands de cette époque. Ce dernier fait le commerce du bois et du sel avec les pays du nord. Lors de son décès, sa fortune est évaluée à 250 000 livres et l’inventaire de celle-ci donne une idée de l’aisance de son cadre de vie. Son fils, Gustave Dechézeaux, après avoir voyagé dans les pays où son père a des intérêts, reviendra s’installer à La Flotte et s’associe avec Jacob Lem, un Norvégien. Ils assureront de 1780 à 1789 l’exportation vers la Scandinavie de la presque totalité de la production de vin de Sainte-Marie et La Flotte, ainsi qu’une grande partie du sel d’Ars.

Des marchands flamands intégrés

L’île de Ré bénéficiant d’avantages fiscaux et douaniers fort intéressants, des étrangers provenant essentiellement des pays nordiques avec lesquels les échanges commerciaux sont importants viennent s’y installer. Les Hollandais et leurs patronymes facilement reconnaissables arrivent en premier lieu : Mazick, Van Ewicq, Doortsman, Vanderclus, Boendermaker, Deheers, Til ou Hausen. Des ressortissants des États allemands et des villes de la Hanse et de la Baltique les suivent. Les persécutions envers les protestants s’apaisant dans l’île avant de se calmer sur le continent, des familles se fixent durablement, certains de leurs membres épousant des Rétais et francisent leur nom comme les Bontecou appartenant à la famille du célèbre navigateur hollandais Bontecöe. Les France, marchands flamands établis dans les Provinces Unies, en Irlande où leur nom avait été anglicisé en « French », feront souche en l’île de Ré. Gaspard France, établi à Saint-Martin, disposera même de la plus grosse fortune de la fin du XVIIe siècle. Outre son activité d’import-export, il possédait des marais salants dans la commune d’Ars et plusieurs fiefs lui rapportant des droits seigneuriaux. Son fils Servas reprendra et continuera les affaires de son père. Josué Van Lendt transformera son nom en Josué Valein puis Valin. Son fils deviendra un célèbre avocat de La Rochelle.

Les descendants des dynasties de marchands du XVIIIe, seront présents au début du XIXe où l’on rencontrera les frères Margotteau, Masseau Mercier, les familles Rivaille, Souchet, Grellaud, Fournier et Charrier ainsi que Magné Margotteau à La Flotte. Fin XVIIIe, un coup dur est porté à cette classe de négociants : les privilèges commerciaux disparaissent avec la Révolution. Un premier effritement de la situation économique suivra. Puis à compter du XIXe, les grandes familles de négociants feront des affaires ailleurs que dans l’île et choisiront d’autres carrières que le négoce pour leurs enfants. Elles seront progressivement remplacées par une petite et moyenne bourgeoisie.

Catherine Bréjat

1) Mémoire pour l’instruction du Duc de Bourgogne.

NB : Cet article prend ses sources dans la une publication en 2018 de Jacques Bouccard sur « Le commerce maritime vu de Saint-Martin de Ré pendant la première moitié du règne de Louis XIV » ainsi que dans l’Histoire de l’île de Ré (Michaël Augeron, Jacques Boucard et Pascal Even – Ed Le Croît Vif – GER) et l’Histoire des Protestants et de l’église réformée de l’île de Ré de Pierre Dez
(EDR/Éditions).

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