La Pergola, 90 ans de danse pour tous
La plus ancienne discothèque de l’île de Ré fête ses 90 ans. Véritable institution, La Pergola a su garder au fil des décennies sa raison d’être : un lieu emblématique, au carrefour des générations.
« Quand vous venez en vacances à l’île de Ré, une sortie à La Pergola fait partie du programme. On y vient en famille, avec ses grands-parents, ses parents et un jour on y emmène ses enfants. La Pergola, c’est un lieu à part », campe Denis Chatin, à la tête du bar, restaurant et nightclub depuis 2005. Pour lui, « impossible d’imaginer l’île de Ré sans La Pergo ». Et pour cause, La Pergola est née en même temps que les premiers congés payés, en 1936. En quatre-vingt-dix années d’existence, elle a vu défiler des familles de vacanciers, des saisonniers et des locaux. Et souvent, elle réunit « trois générations en même temps », savoure Denis Chatin, 65 ans, qui se rappelle y être allé pour la première fois avec ses grands-parents et ses parents, « à l’âge de 10 ans ».
Guinguette dans les dunes, comtesse aux platines
L’histoire démarre donc en 1936 avec Gaspard Marmels. « Il venait de Suisse et il a construit La Pergola. A l’époque, c’était une guinguette. Elle était plus avancée dans les dunes qu’aujourd’hui » , rapporte Denis Chatin. Pendant la guerre, elle est détruite par les Allemands. En 1946, La Pergola est reconstruite un peu plus en recul de la plage, derrière la dune, d’où elle ne bougera plus. Aux commandes, Léon Marmels, le fils de Gaspard, « qui a également tenu l’hôtel restaurant Les Mouettes », précise-t-il. La Pergola c’est alors « quelques lampions et de la musique tranquille », sourit Denis Chatin, qui tient à préciser : « à l’époque, il n’y avait pas de voisins autour ».
En 1960, La Pergola est reprise par un couple, dit « Anette et Bebert », Certain de leur nom de famille. « Ils vivaient sous La Pergo » et sont restés vingt-deux ans en tant que propriétaires gérants. « Il n’ont pas fait beaucoup de changements, la musique a évolué plus qu’eux », s’amuse Denis Chatin. Des années 1960 au début des années 1980, on passe du jazz au disco, et la musique s’écoute sur des 33 ou des 45 tours. En 1982, Jean-Pierre Bordin rachète La Pergola. Les habitués et les gens de passage retrouvent aux platines « la comtesse Patricia. Elle venait de Vendée, elle était formidable, assise sur son tabouret. On entendait le saphir sur les sillons des disques », se souvient encore Denis Chatin. Ces deux décennies sont aussi celles pendant lesquelles les résidences secondaires sortent de terre.
Le son monte, les premières plaintes
En 1989, le pont est construit depuis un an et François Bondi, l’arrière-petit-fils de Gaspard Marmels, rachète l’établissement, cinquante-trois ans après sa création par son arrière-grand-père. « Il a construit une aile avec un salon restaurant, une cave, une cuisine, des sanitaires et il a fait couvrir la piste de danse ». Si la taille du terrain de 1 000 m2 reste la même, sous l’ère de François Bondi, la surface couverte a triplé. « Le restaurant ouvre midi et soir, la nuit la discothèque ferme à 5h du matin. La fréquentation augmente tous les ans. » Dans les années 1990, « on monte le son de la musique, les CD font place à de vrais DJ », note Denis Chatin. La guinguette est devenue une discothèque. « C’est là qu’il y a eu les premières plaintes », date le responsable du nightclub. Jusqu’au moment où « François en a eu marre ».
Alors, en 2005, il décide de s’y coller. « Le jour où j’ai signé, j’aurais mieux fait de me casser une patte, ironise-t-il, car j’en ai pris pour vingt-deux ans d’emmerdes. Mais il y avait des projets immobiliers dessus, et j’ai eu peur que La Pergola disparaisse. Je voulais perpétuer le lieu », justifie-t-il. « Le monde de la nuit, je n’y connaissais rien », admet celui qui a eu son entreprise de bâtiment pendant trente-cinq ans. Denis Chatin décide de rentrer la piste de danse « à cause des plaintes de quelques voisins et pas toujours ceux les plus proches », de changer le système son et de fermer le restaurant le midi.
Des basses et des limiteurs de son
La décennie voit débarquer « des musiques plus agressives, avec plus de basses. On s’est fait rattraper par les voisins et la préfecture direct ». Denis Chatin installe alors des limiteurs de son mais également des mobiliers en dur, car « j’en avais marre de retrouver les chaises sur la plage le matin. On a aussi créé la paillote du restaurant, un grand bar à l’intérieur et un sol en béton, facile à nettoyer ».
La nuit, il décrit un job de « MacGyver » : « il faut être partout, sur la piste, à l’entrée. Il faut gérer 800 à 1 500 personnes qui viennent chaque soir pendant 90 nuits, les personnalités, les addictions, la gentillesse ou la connerie, les humeurs du personnel et déboucher les toilettes. Je rappelle les parents à l’ordre quand ils déposent leurs enfants comme si nous étions une garderie ».
Les mois d’ouverture, l’été, sont chargés, « je dormais trois heures par nuit, je ne faisais rien d’autre à côté, à part du sport. J’avais un rythme de vie hyper sain pour être en forme ». En saison, il travaille en famille, avec ses enfants et ses neveux. « Ça me permettait de les voir », glisse-t-il.
Ouverture au collectif, fermeture à 3h
En 2019, il pense à vendre. « Mais j’avais peur que La Pergola parte à quelqu’un qui ne respecterait pas sa philosophie. » Alors « avec mon meilleur copain avocat, Fabrice de la Morandière, on a eu l’idée de créer un collectif. Je ne voulais pas que La Pergola tienne qu’à une seule personne. J’ai envoyé un mail à 45 contacts – des très bons clients, des amis, des locaux et des vacanciers -, pour leur proposer d’entrer au capital et de mettre La Pergola en gérance. Ça a marché, aujourd’hui nous sommes 94 associés, propriétaires des murs et du fonds de commerce. Tous sont venus en famille à La Pergola. » Un conseil d’administration, présidé par Denis Chatin et constitué de cinq personnes, est mis en place. Xavier Bonnaval devient le gérant et restera deux ans. Quand il part, Denis Chatin retourne « au combat deux étés, le temps de former son remplaçant ».
Pendant les années Covid, La Pergola est tenue de fermer à 2h du matin. « Je me suis rendu compte que les gens venaient plus tôt et qu’ils repartaient avec une meilleure mine. Et c’était bon pour le moral des troupes salariées. » Alors, quand les restrictions tombent, Denis Chatin tranche : La Pergola fermera à 3h. « Nous avons néanmoins gardé le statut de discothèque pour certains événements qui se terminent à 4h ou 5h. »
La carte de la constance
En 2023, Dylan Courpron s’associe avec Fabien Devaine. Ils deviennent co-gérants de la société d’exploitation de La Pergola.
Le nom de la société : SARL Depuis 1936. Les deux hommes se disent « complémentaires ». Dylan Courpron est arrivé en 2011 en tant que serveur à La Pergola et a grimpé les échelons sous la houlette de Denis Chatin. Fabien Devaine est chef de cuisine. Passé par La Pergola en 2011-2012, il a ensuite vadrouillé. Il a notamment géré La Baleine Bleue à Saint-Martin-de-Ré.
« Fabien et Dylan sont en autogestion », assure Denis Chatin. Il y a trois ans, le duo a repensé le bar extérieur et le système son. « La Pergola est une vieille dame et nous en prenons soin », promettent- ils. Et tous les deux sont d’accord pour jouer la carte de la constance afin de « maintenir les choses qui traversent le temps ». « La seule chose imposée, c’est une charte de philosophie », reprend Denis Chatin, qui les oblige à « garder l’esprit de famille » et à « beaucoup de sécurité ». « La Pergola, c’est là où les saisonniers se réunissent, c’est un lieu où les jeunes se retrouvent plutôt que de trainer dehors. Elle a des fonctions régaliennes », compare même Denis Chatin, qui conclut : « C’est un lieu d’utilité publique. »
Lettre à La Pergo, par Denis Chatin
« Depuis quatre-vingt-dix ans, toi notre élégante dame de l’île de Ré, tu regardes danser l’humanité sous tes boules à facettes. Tu as vu défiler des générations de noctambules, des amours fulgurantes, des chagrins d’aube et cet étrange théâtre de la nuit qui ne se joue vraiment qu’après minuit.
Pendant vingt-deux ans, j’ai eu le privilège de veiller sur toi. Mille six cent vingt nuits passées sous tes lumières. J’ai vu des amours naître à 2 heures du matin et mourir avant le premier café, des marins pêcheurs danser le madison avec des notaires, des saisonniers se perdre contre leur gré dans le désordre de l’aube, et des adolescents escalader les murs avec l’élégance de chats bourrés.
Il fallait tenir la barre du navire dans la houle des samedis d’août : calmer les bagarres de coqs fatigués, récupérer les mineurs que certains parents abandonnaient à l’entrée en croyant déposer leurs enfants à la garderie municipale, écouter les plaintes des voisins comme on reçoit des bouteilles à la mer.
Mais toi Pergola, au milieu de ces nuits qui sentaient le parfum trop fort, la vodka renversée et parfois les ennuis, tu offrais aussi quelque chose de rare : une collection infinie d’histoires. Car une discothèque, ce n’est pas seulement de la musique trop forte. C’est un refuge pour les solitaires, un théâtre pour les amoureux, une garderie pour les adultes alcoolisés et un observatoire extraordinaire de la comédie humaine.
Pendant vingt-deux ans, tu m’as permis d’être à la fois capitaine, psy, videur, confident, balayeur de rêves tombés au petit matin. Et au fond, quand les lumières se rallumaient sur des bières oubliées et des talons abandonnés, toi, notre vieille Pergola cabossée, avec la classe qui te caractérise, tu gardais encore cette drôle de tendresse pour la tribu nocturne : celle qui danse pour oublier le temps avant que le jour revienne réclamer son dû.
Merci.
Bel anniversaire, jolie Pergola ! »
Propos recueillis par Julie Pertriaux
Lire aussi
-
Publi-infoIntermarché île de Ré : une aventure familiale
En juin 1986, Maryse et Dany Desmereau ouvraient le magasin Intermarché de Saint-Martin de Ré, puis à la fin 1989 celui de La Flotte. Aujourd’hui, leurs deux filles, Séverine et Emilie, qui leur ont succédé, sont associées dans la gestion des deux points de vente. Cette aventure économique est intimement liée à des liens familiaux exceptionnels. Retour sur 40 ans de vie entrepreneuriale.
-
ÉconomieUn Club Martinais créé pour dynamiser la capitale
Un petit groupe de professionnels martinais vient de créer une association de commerçants, artisans et acteurs économiques de Saint-Martin de Ré, ayant pour ambition de devenir un acteur engagé face aux enjeux économiques et au dynamisme de la capitale rétaise
-
ÉconomieRêves en Ré

Je souhaite réagir à cet article