Terroir

Mise en valeur de l'île de Ré

Du rôle économique de l’Abbaye des Châteliers

Ruines actuelles de l’abbaye des Châteliers détruites pour la dernière fois en 1574.
Publié le 18/09/2019
Du rôle économique de l’Abbaye des Châteliers
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Débutée à la fin du XIIe siècle, l’activité de l’abbaye des Châteliers cessa à la fin du XVIe, ce qui est une période relativement courte pour une abbaye. On imagine mal, de nos jours, le rôle économique majeur que joua cette sentinelle solitaire à l’entrée de l’île et comment elle accélèrera, en son temps, la mise en valeur de Ré et transforma ses paysages.

Fondation de l’abbaye des Châteliers

À l’avènement d’Èble de Mauléon, dont la famille régna sur l’île de Ré plus de cent-vingts ans (1145 à 1268), le développement de l’île est en retard par rapport au continent, il n’existe que deux paroisses, Saint-Martin et Sainte-Marie, et le territoire est couvert de forêts ou en friche avec encore des bêtes sauvages et déjà… des lapins ! Èble de Mauléon pour faire face à la situation politique, qui le situe dans la zone de conflit entre les rois de France et d’Angleterre, a besoin d’hommes pour se battre – la situation géographique de l’île sera toujours une clé pour la compréhension de son histoire -, et organiser la défense de l’île. Mais il en a également besoin pour la récolte du sel, accélérer le défrichement et laisser place à la culture de la vigne.

Afin de développer sa seigneurie, Il attire des travailleurs et des religieux au savoir-faire reconnu, à qui il concède fiefs et terroirs. Sa plus grande réussite sera de favoriser l’installation (entre 1152 et 1156) d’une abbaye cistercienne, appelée Notre-Dame de Sainte-Marie de Ré, mais aussi, plus prosaïquement et en raison du nom des terres où elle s’installa, abbaye des Châteliers. L’abbaye s’implante et prend une importance remarquable grâce à l’habileté de ses abbés qui, par des acquisitions et l’obtention de dons, font croître ses revenus, tant et si bien, qu’ils deviennent plus importants que ceux de la seigneurie de Ré. Aux donations considérables, il faut ajouter que les abbés savaient faire pression pour obtenir des largesses lorsqu’ils estimaient cela nécessaire, et les rapports entre eux et les seigneurs étaient parfois houleux.

Mise en valeur de l’île

Cette accumulation de richesses s’accompagne d’un gros travail des moines et de leurs ouvriers qui défrichent et mettent en valeur Saint-Martin et une partie de la commune de Sainte-Marie. Forêt et brandes(1) reculent, la vigne, exploitée avant l’arrivée des Cisterciens, s’épanouit sous leur impulsion et devient dominante car les sols lui sont favorables et sa commercialisation rapporte plus que d’autres cultures. Les volumes de vin produits étant très supérieurs à la consommation, des solutions sont trouvées pour les commercialiser. Il en ira de même avec le sel, qui après avoir bénéficié de l’expertise des moines de l’abbaye de Saint- Michel de l’Herm sera développé par les Cisterciens.

Èble exploitera les nouveaux courants commerciaux établis par les négociants de La Rochelle avec la Flandre et les pays nordiques. Les expéditions se feront au départ des petits ports de Saint-Martin, La Flotte, Saline puis Rivedoux qui vont se développer.

Comme l’indique Pierre Tardy, c’est durant le règne de Mauléon qu’apparaissent dans l’île des éléments de premières industries : on fait du charbon dans la forêt ; une tuilerie existe dès Eble de Mauléon dans laquelle les moines fabriquent des carreaux de pavage et des tuiles.

Isaac de Stella

Le choix d’un ordre cistercien pour créer l’abbaye n’est pas anodin. L’ordre des Cisterciens est réputé pour son savoir-faire à exploiter les terres sur lesquelles il s’implante. Èble de Mauléon le sait et lorsque vers 1150, l’abbé de l’Étoile en Poitou, connu sous le nom d’Isaac de Stella vient le trouver avec Jean Trizay et un groupe de religieux pour lui demander de fonder une abbaye dans l’île, il leur répond favorablement.

Isaac de Stella, personnage extraordinaire dont les sermons sont encore publiés de nos jours(2), est d’origine noble et anglaise. Entré au monastère de l’Étoile, récemment incorporé à l’ordre cistercien, il deviendra abbé de l’Étoile. Sa fonction l’amène à s’occuper de l’administration temporelle des biens et des intérêts de l’abbaye. Ses compétences et réussites dans ce domaine font que d’autres abbayes font appel à lui.

Politiquement, les soucis ne manquent pas dans un Poitou alors l’apanage du roi d’Angleterre. Isaac de Stella va se retrouver au centre du conflit sur les droits et privilèges de l’église, entre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, son ami, à qui il restera fidèle, et le roi d’Angleterre Henri II.

C’est ce personnage, considéré comme l’un des plus remarquables moines cisterciens de l’époque, qui va se lancer dans la fondation de l’abbaye. Trizay et lui-même avaient besoin de l’autorisation du Chapitre général de l’ordre sans laquelle ils ne pouvaient avancer plus loin. Guichard, abbé de Pontigny, viendra en personne sur l’île et considérant que les biens accordés par Èble de Mauléon étaient insuffisants, entreprendra de nouvelles négociations et obtiendra plus de terres et de dons que prévus initialement.

Les Mauléon sont les premiers seigneurs qui instaurèrent des dispositions favorables à la venue d’une nouvelle population qu’ils souhaitaient retenir sur l’île pour sa mise en culture, et les moines des Châteliers les aidèrent grandement. Ce ne fut pas toujours facile pour les Rétais, car l’île, entre les mains des Anglais de 1154 à 1243, la mise en valeur des terres était conditionnée par les prises de position de leurs seigneurs. C’est une époque où l’île se transforme profondément du point de vue des paysages, où elle devient véritablement l’île du vin et du sel et où se mettent en place les circuits commerciaux avec les pays nordiques et, plus proches, avec le Poitou et la Bretagne.

1 – Brande : formation végétale de type lande de déforestation très ancienne.

2 – Isaac de l’Étoile, sermons, tome I – Ed du Cerf, 1067. Isaac de l’Étoile, sermons, tome II et tome III – Rd du Cerf 1974 et 1987.

Bibliographie :
L’île de Ré féodale et la fondation de l’abbaye des Châteliers – Cahiers de la Mémoire N°61 – GER
Histoire de l’île de Ré, Michaël Augeron, Jacques Boucard et Pascal Even – Ed Le Croît Vif – GER

Catheirne Bréjat

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