Environnement

Événement climatique

DOSSIER 10 ANS DE XYNTHIA

© Nathalie Vauchez
Publié le 05/02/2020

Xynthia : les leçons d’un désastre

Depuis dix ans, les chercheurs locaux, toutes disciplines confondues, ont réalisé des progrès considérables dans la compréhension des tempêtes et de leur impact sur les zones habitées, offrant des outils précieux dans la prévention du risque. Explications.

« Bien qu’on connaisse les processus à l’oeuvre, Xynthia nous a surpris par son ampleur ». De l’aveu d’Eric Chaumillon, enseignant- chercheur en géologie marine à l’université de La Rochelle, la tempête de 2010 n’a pas surpris que les habitants des zones sinistrées d’Aytré, de Boyardville, La Couarde, Charron ou des Boucholeurs. Depuis cette funeste nuit du 27 au 28 février 2010, qui a entraîné la mort de douze personnes en Charente-Maritime, le monde scientifique tente de comprendre comment une tempête finalement assez banale, avec des vents de 160 km/h maximum, a pu provoquer autant de dégâts. « Le côté exceptionnel est surtout dû à la représentation qu’on en a. Dans l’Histoire récente, nous avons eu des niveaux d’eau comparables sur la côte ouest à de nombreuses reprises, mais les informations dont on dispose sont beaucoup plus rares et parcellaires », analyse Thierry Sauzeau, professeur d’Histoire à l’université de Poitiers spécialisé dans les littoraux et la mémoire du risque (voir encadré). Le 8 janvier 1924, une tempête a entraîné des submersions comparables à Xynthia, tout comme l’hiver 1940-41 où deux phénomènes extrêmes ont eu lieu en moins de trois mois. La France vit alors sous l’Occupation, et les informations sont filtrées par l’administration allemande. « Pourtant, 1941 représente l’aléa de référence au Portugal, où les dégâts furent considérables. Nous avons beaucoup travaillé avec nos collègues portugais pour tenter de le comprendre », confie l’océanographe Xavier Bertin, directeur de recherche au CNRS. Rien qu’au 19ème siècle, les archives révèlent que deux tempêtes, en 1877 et 1838, ont entraîné des surfaces inondées identiques, ce qui tend à relativiser le caractère « unique » de Xynthia.

Les vignes de La Couarde sous l’eau : il faudra plus d’une semaine pour évacuer l’eau de la Commune. ©nathalie vauchez

La faute à « pas de chance » ?

Comme Dame Nature nous le rappelle souvent, Xynthia est avant tout le résultat d’une conjonction de phénomènes improbables : passage d’une tempête au large de nos côtes, au moment de la pleine mer (4h du matin) et avec un fort coefficient (102). Une sorte de « faute à pas de chance » souvent évoquée après le drame, mais qui ne peut pas satisfaire les scientifiques. « La surcote(1) a été très importante par rapport à l’intensité du vent, il fallait en comprendre la raison », confie Eric Chaumillon. Dans notre région, l’immense majorité des tempêtes hivernales se creusent à l’ouest de nos côtes, frappant le littoral à la verticale sur une trajectoire ouestest. Quant à Xynthia, elle s’est formée au large des Canaries, avant de longer la péninsule ibérique pour plonger au dernier moment dans le Golfe de Gascogne. Ce phénomène soudain a créé une « mer jeune » : des vagues plus courtes (longueur d’onde réduite) que pour une tempête classique dont les effets avaient été peu étudiés. « Plus la longueur d’onde est réduite, plus la surcote est importante », résume le chercheur. Cette « rugosité » des vagues jeunes provoque « un effet de déferlement », qui conduit à une élévation du niveau de la mer très importante. « Cet aspect avait été totalement négligé, alors qu’il augmente la hauteur d’eau de plusieurs dizaines de centimètres. Pour la tempête Klaus, nous avons montré que 50 centimètres de la surcote était dû à cela », confie Xavier Bertin, directeur de recherche au CNRS et chercheur au Lienss (Littoral, Environnement et Sociétés). Dans les pertuis charentais, cette sorte de petite mer intérieure en forme « d’entonnoir », la faible profondeur conjuguée à l’effet de Coriolis(2) ont aussi tendance à accentuer l’effet des marées. Autant de phénomènes qui expliquent une surcote de 1,50 mètre par rapport à celle attendue au large de l’île de Ré, et jusqu’à presque 2 mètres au fond de la baie de l’Aiguillon, là où Xynthia a fait le plus de victimes.

La puissance de la mer a créé cette importante brèche dans la digue. ©nathalie vauchez

Urbanisation galopante

Autre particularité : Xynthia a frappé les villages situés sur des côtes habituellement abritées par les grandes îles charentaises, tandis que les villages directement face à l’Océan, pourtant soumis à une double exposition (houle d’ouest et érosion du trait de côte), ont été relativement épargnés. « Leur système naturel est plus résistant car les vagues ont forgé au fil du temps des protections comme les dunes. Dans les fonds d’estuaires, beaucoup plus à l’abri, les barrières sédimentaires sont quasiment absentes et les altitudes plus basses », explique Eric Chaumillon. Des secteurs où les enjeux ont évolué au fil du temps, avec une urbanisation croissante en zones dangereuses, répondant depuis 1945 au désir de « la maison avec vue mer » dans un contexte de balnéarisation et de course aux littoraux. Là où les paysans avaient créé des polders, ces terres endiguées gagnées sur la mer, pour cultiver leurs champs, des maisons, puis des lotissements sont apparus. En Vendée, la Faute-sur-Mer (29 morts) est l’exemple extrême de ces polders « immobiliers », où les maisons, construites dans une cuvette, ont été submergées par 2,8 mètres d’eau ! Charron (3 morts), au nord de La Rochelle, répond à cette logique, même si le village ne se trouve pas dans une cuvette aussi profonde.

Eric Chaumillon, enseignant-chercheur au Lienss. ©mathieu delagarde

L’atout des zones humides

Grâce au programme Survey 17, les chercheurs rochelais ont développé un outil permettant de simuler, à travers des cartes interactives, tous types de tempêtes et leurs conséquences sur le rivage, en déterminant les différents critères. Ils ont alors découvert un autre phénomène : la submersion, en pénétrant dans les terres, favorise la zone d’expansion de l’inondation et réduit de façon considérable les hauteurs d’eau en mer. Si l’eau n’avait pas débordé lors de Xynthia, la mer aurait été de 70 centimètres plus haute ! « C’est un peu l’effet baignoire qui déborde. Tant que l’eau est bloquée, elle continue à monter », explique Eric Chaumillon. En résumé : plutôt que de construire des digues toujours plus hautes, il est préférable de laisser la mer passer là où c’est possible. Ce qui impliquera le « sacrifice » de certaines zones, agricoles notamment, où l’océan ne fera que reprendre ses droits. On pense notamment aux zones humides, qui sont le réceptacle tout désigné en cas de débordement. Les recherches scientifiques menées depuis dix ans concluent à l’importance de ces « défenses naturelles » pour préserver nos côtes. Grâce à leur effet « tampon », elles limitent les hauteurs d’eau, tandis que leur végétalisation contribue à atténuer l’effet des vagues. Dans le contexte de hausse des gaz à effet de serre, à l’origine du réchauffement de la planète, elles disposent d’un autre atout considérable. « Comme les mangroves ou les herbiers sous-marins, les zones humides sont le meilleur écosystème qui existe pour piéger le carbone. Et dans une région où la qualité de l’eau est un enjeu majeur(3), elles offrent une épuration naturelle de l’eau », ajoute Eric Chaumillon.

Montée des eaux inexorable

Alors que la question du réchauffement climatique est sur toutes les lèvres, Xynthia a souvent été présentée comme un évènement « sentinelle », annonciateur de la catastrophe à venir. « Nous n’avons pas trouvé d’élément pour dire que la fréquence des tempêtes ou leur intensité sont plus fortes avec changement climatique. Contrairement à certaines zones, notamment tropicales, où on a pu le démontrer », rétorque Xavier Bertin. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le changement climatique entraîne une montée du niveau des océans, qui s’accélère depuis une vingtaine d’années, et que le Giec estime à environ un mètre supplémentaire à l’horizon 2100. « Le dernier rapport d’Ifremer est beaucoup plus alarmiste avec une hausse comprise entre 2 et 3,5 mètres », explique Thierry Sauzeau. Dans un cas comme dans l’autre, les tempêtes, même en considérant une intensité similaire, seront beaucoup plus dévastatrices, aussi bien en matière d’érosion littorale que de submersions. « Avec un niveau marin plus haut, une même tempête va faire beaucoup plus mal. Une surcote d’1,6 mètre dans cinquante ans n’aura plus du tout les mêmes conséquences qu’il y dix ans », avertit Eric Chaumillon.

L’établissement de thalassothérapie-hôtel-restaurant de Sainte-Marie touché de plein fouet par Xynthia. Les “intérêts économiques” feront qu’après de lourds travaux il a pu réouvrir ©nathalie vauchez

Mieux protégés, mais…

Suite à Xynthia, les statisticiens se sont également penchés sur la période de « retour » d’un tel évènement, qu’ils estiment à 200 à 300 ans. En abaissant légèrement le curseur (une surcote inférieure de 40 cm à Xynthia), le risque de retour ne serait que de 30 ans. Ils ont enfin réalisé le même calcul en prenant en compte une hausse du niveau de la mer d’un mètre, comme l’envisage les experts internationaux. « Là, le phénomène de récurrence est tous les cinq ans ! », confie Xavier Bertin. Depuis 2010, différents Papi(4) ont été mis en en place sur la côte charentaise afin de remettre en état des protections contre la mer trop longtemps négligées, grâce à un investissement global de 250 millions d’€ en Charente- Maritime (voir interview Lionel Quillet). Tous les spécialistes s’accordent à dire que nous sommes aujourd’hui mieux protégés qu’en 2010. Mais l’inexorable montée des océans nous oblige à finir sur une question : jusqu’à quand ?

Le lendemain matin de Xynthia, l’eau continue de rentrer par les brèches de la digue du Boutillon ©nathalie vauchez

 

(1) Dépassement « anormal » des hauteurs d’eau par rapport à ce qui était attendu en fonction du coefficient de marée du jour.

(2) Lié à la rotation de la Terre, il entraîne une déviation du transport de l’eau vers la droite par rapport à la direction du vent. Au niveau des littoraux de Nouvelle- Aquitaine, des vents de sud-ouest créent donc une surcote plus importante que des vents de nordouest ayant les mêmes caractéristiques.

(3) On pense notamment à la qualité des eaux de baignade, importante pour l’économie touristique, ou à la qualité des eaux pour la conchyliculture, autre secteur d’activité important.

(4) Programmes d’actions de prévention des inondations.

Quand la science historique aide à la décision

Lorsqu’il a vu l’Etat mettre en avant le « repli stratégique » comme seule et unique solution (2010-2013), avec les zones noires devenues hypocritement « zones de solidarité », Thierry Sauzeau a ainsi montré que les occupations côtières répondaient à des logiques différentes, et que chaque réponse devait prendre en compte les spécificités locales. « Un des grands résultats de cette recherche en Histoire appliquée est d’avoir introduit le facteur historique dans la décision publique ». A la Perrotine (île d’Oléron), là où l’Etat voulait « déconstruire » 54 maisons, seules 7 seront finalement détruites. « Nous avons montré que depuis longtemps les habitants s’étaient adaptés avec des maisons perchées sur une dune et disposant d’un étage pour se réfugier ». A contrario, le secteur du Maréchat à Port-des-Barques, considéré comme peu dangereux par l’Etat, ne résistera pas à l’analyse historique : ce secteur fut de tout temps un réceptacle pour des eaux, jusqu’à ce qu’on y construise un lotissement dans les années 90, faisant fi de la mémoire des anciens.

Dans certains secteurs fortement touchés (Port-des-Barques, Les Boucholeurs, La Perrotine sur l’île d’Oléron), l’historien a également montré que la présence forte d’une mixité économique et sociale, où les résidents côtoient au quotidien des travailleurs de la mer (ostréiculteurs), une certaine culture du danger a permis de réduire le nombre de victimes. Contrairement au lotissement de la Faute-sur-mer, construit ex-nihilo sur un ancien pâturage, et occupé par 80% de résidents secondaires, beaucoup de retraités et aucun professionnel de la mer parmi les habitants permanents. « Dix ans après Xynthia, je milite pour cette mixité mais aussi pour la formation au risque des populations de bord de mer », explique Thierry Sauzeau. Sachant que les nouvelles digues, aussi rassurantes soient-elles, ne doivent pas donner « un faux sentiment de sécurité ». Car quand elles cèdent, la catastrophe n’en est que plus importante.

MD

 

Xynthia en chiffres

En Charente-Maritime, le bilan de Xynthia fut particulièrement lourd : 12 morts, 40 communes submergées, 4800 maisons inondées, 23 200 hectares de terres agricoles submergées, 350 exploitations agricoles touchées, 900 établissements conchylicoles sinistrés, 739 entreprises en difficulté, 120 kilomètres de digues endommagées et 40 kilomètres de voies départementales inondées. Suite aux périmètres d’acquisition amiable sur les « zones de solidarités », 1164 biens ont été acquis (essentiellement en Vendée et Charente- Maritime) pour un montant de 320 millions d’€ payés sur le fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM). Sur notre département, les opérations de déconstruction ont concerné 472 biens, à Charron, Port-des-Barques, Nieulsur- Mer, Loix-en-Ré, La Flotte-en-Ré, Fouras, l’île d’Aix, Yves, Châtelaillon, Saint-Georges et Saint- Pierre d’Oléron et Aytré (en cours).

 

ENQUETE DE TERRAIN

« C’est comme si nous avions été bombardés »

Les Boucholeurs, au sud de La Rochelle, symbolise à lui seul les errements de l’Etat dans la décennie qui a suivi Xynthia. S’il dispose désormais d’un impressionnant dispositif de défense contre la mer, le village porte les stigmates des fameuses « zones de solidarité ».

 

François Le Bozec, Gilles Adrien et Jacques Maire sur la toute nouvelle digue des Boucholeurs.© Mathieu Delagarde

Aux Boucholeurs, petit village de mille habitants situé à cheval sur les communes d’Yves et de Châtelaillon, parlez de Xynthia aux habitants « historiques », ils vont répondront « Martin ». Dans ce village d’ostréiculteurs, la tempête de 99, avec ses vents à près de 200 km/h, a laissé un traumatisme profond. Peut-être parce que contre le vent, il n’y a pas grand-chose à faire, à part renforcer les toitures et construire des maisons basses pour atténuer les dégâts. « Ici, nous avons des charpentes à l’américaine avec des lattis, et quasiment pas de maisons à étages », explique Jacques Maire, « quatrième génération » d’ostréiculteurs. L’eau, en revanche, les habitants ont appris à vivre avec, sans que cela ne bouleverse leur quotidien. « Quand nous étions gamins, ça arrivait que le village soit coupé en deux. Les pompiers venaient nous chercher pour que nous puissions rentrer à la maison », se souvient Gilles Adrien, président de l’association de sauvegarde du village. Si Martin a été beaucoup plus « impressionnant », Xynthia les a laissés incrédules. « Jamais vu ça ! L’eau venait souvent dans les jardins, on appelait ça un raz-de-marée, mais jamais plus de 40 centimètres », précise le septuagénaire. Les deux tiers des 400 maisons furent inondées, dont certaines avec 1,60 mètre d’eau.

No man’s land

Les Boucholeurs, c’est une sorte de village de pionniers, créé ex nihilo à la fin du 19ème siècle alors que ce no man’s land est sans ressources (à part l’exploitation des matériaux comme le sable) et qu’on y trouve une seule maison (celle de l’éclusier) et deux fermes. L’arrivée en 1870 d’ostrea angulata, l’huître portugaise, suivie de la construction en 1873 de la ligne de chemin de fer côtière Rochefort/La Rochelle change la donne : des habitants des villages voisins, d’Angoulins pour la plupart, se ruent sur ce bord de mer pour y cultiver les huîtres… Devant l’ampleur prise par ce nouvel eldorado (103 boucholeurs en 1890), les pionniers obtiennent de l’Etat des « concessions », c’est-à-dire le droit d’occuper cet espace maritime contre redevance. Cette prise de possession « anarchique » se concrétise, au fil des décennies, par la construction de premières cabanes ostréicoles, puis des premières maisons. Inutile d’attendre de l’Etat une quelconque protection, d’autant que ce hameau nouveau se trouve à cheval sur deux communes (Yves et Chatelaillon), deux cantons (Aytré et Rochefort Nord) et deux arrondissements (Rochefort et La Rochelle), ce qui le marginalise un peu plus. Alors on se débrouille. « Pour lutter contre la mer, il y avait une rangée de traverses de chemin de fer, plantées à la verticale dans le sol », se souvient Jacques Maire(1). La chic station balnéaire voisine, Châtelaillon, s’équipe de défenses efficaces contre la mer dans l’Entre-deux-Guerres… ce qui met en danger les Boucholeurs, la privant d’apports sédimentaires naturels. Il faudra attendre 1954 pour que des travaux d’endiguement digne de ce nom voient le jour.

Second traumatisme

Quand Xynthia survient, les défenses contre la mer, comme c’est le cas ailleurs en Charente-Maritime, ont été laissées à l’abandon depuis des années. Le village est submergé, et deux personnes âgées, qui ont refusé d’évacuer, meurent dans leur maison. Dix ans après, la transformation est spectaculaire : 1,4 kilomètre de digues rehaussées, trois épis au large pour casser la houle, une nouvelle promenade en bord de mer, 11 millions d’€ de travaux. Le front de mer de ce village modeste aurait presque aujourd’hui des airs « d’île de Ré ». Pourtant, quelque chose ne passe pas. « On nous répète que notre village est plus beau qu’avant. Regardez ces trous, c’est comme si nous avions été bombardés ! ». François le Bozec pointe du doigt une des nombreuses « dents creuses » du village, l’emplacement d’anciennes maisons victimes des « zones de solidarité » de l’Etat, décidées dans l’émotion de l’après-tempête. Ici, chacun garde en mémoire la déclaration de Nicolas Sarkozy, Président de la République, lors de sa visite aux Boucholeurs le 2 février 2010. « Il nous a dit que notre village était trop dangereux et qu’il fallait le détruire », se souvient François Le Bozec. Un second traumatisme, peutêtre pire que le premier. Face au café le Poséidon, il pointe du doigt un des fameux « trous ». L’emplacement du Sémaphore, superbe bâtisse en pierre qui surplombait le coeur de village, et qui abritait autrefois l’unique épicerie, chez Audebert. Rasée. Ou encore « A nous deux », une maison de 1922 qui « fut une des premières belle maison du village ». Une fierté pour les villageois. Rasée.

Gabegie « phénoménale »

Au final, 38 de maisons ont été « déconstruites », sans aucune cohérence urbanistique. « Quand il y a eu les premières zones noires, la résistance s’est organisée dans le village. Six mois après, l’Etat est revenu avec des propositions financières plus grosses, et certains ont lâché », regrette Gilles Adrien. Selon eux, la plupart des maisons ont été rachetées deux à trois fois leur prix : le Sémaphore est parti pour 750 000 €, la maison baptisée « Chez le Capitaine » pour 1,1 million d’€. « Elle valait autour de 400 000 €. Les propriétaires ont pris l’argent et se sont faits construire une maison sur l’île de Ré », raconte François Le Bozec. Ce que ces habitants considèrent « comme une gabegie phénoménale » aura coûté, rien que pour ces acquisitions, la somme de 20 millions d’€ sur le village, et près de 150 millions d’€ en Charente-Maritime(2). Pour la cinquantaine d’ostréiculteurs du village, issus pour la plupart des « fondateurs » du village, il était inconcevable d’abandonner les lieux, contrairement à ceux qu’ils surnomment les « parvenus ». « Quitter le village quand vous êtes nés dans les coquilles d’huîtres, c’est impensable ! ».

 

(1) Dans un rapport des Ponts et Chaussées du 24 décembre 1913, il est indiqué que « les habitants ont choisi cette situation parce que plus rapprochée du lieu de pêche (…) Ils savent parfaitement être peu à l’abri de la mer et c’est volontairement qu’ils ont choisi ce lieu trop exposé ». Cité dans Xynthia ou la mémoire réveillée, Thierry Sauzeau, Jacques Péret. Geste Editions. (2) Un rapport de 2012 de la Cour des Comptes pointait des « dépenses inutiles » et « le caractère précipité » des rachats par l’Etat d’habitations dans les zones classées dangereuses. A l’époque, 458 biens avaient été rachetés pour la somme de 141,8 millions d’€ en Charente-Maritime.

 

La Couarde : après les digues, la bataille du PPRN

La Couarde fut sans conteste, avec ses 470 maisons inondées (20% du village), la commune de l’île de Ré la plus touchée par la tempête Xynthia. Sa situation géographique la confronte à une double menace : une façade océanique soumise de plein fouet aux tempêtes (protégée par une dune fragilisée par l’érosion) et son littoral côté pertuis Breton, par où l’eau s’était engouffrée en février 2010, traversant les marées sans rencontrer d’obstacles. Mais il aura fallu dix ans pour voir le début des travaux de protection (octobre 2019), en raison de contraintes environnementales considérables du fait du classement de l’île de Ré. « C’est une satisfaction car l’intégralité du village sera protégée d’ici fin 2021. Les futurs élus devront néanmoins se battre pour un complément de défense, du côté de la Passe et du camping de l’Océan », confie Patrick Rayton, maire de La Couarde.

L’autre question qui taraude les élus de l’île de Ré, surtout ceux du canton nord où la topographie est basse, c’est l’avenir économique et l’évolution urbanistique de leurs villages en raison des contraintes du nouveau Plan de prévention des risques naturels (PPRN). Ce document administratif, qui fut l’objet ici d’une rude bataille entre les élus et l’Etat, entraîne le gel d’une partie des terrains constructibles, et de fortes contraintes architecturales (surélévations des maisons ou étages peu compatibles avec l’existant), rendant caducs certains projets. Devant l’inquiétude des élus, la préfecture avait promis une révision des PPRN au gré des travaux de mise en sécurité (les nouvelles digues), fournissant même à La Couarde une carte prévisionnelle. « Cela devrait faire passer certaines zones de rouge à bleu, mais on ne sait pas quelles seront les prescriptions, explique Patrick Rayton. S’il n’y a pas d’assouplissement de l’Etat, ça sera en trompe l’oeil ». C’est donc une deuxième bataille qui se prépare, qui pourrait prendre encore pas mal de temps, d’autant qu’une révision du PPRN n’est pas envisageable avant 2024.

Malgré cela, le marché immobilier se porte bien : 43 millions d’€ de transactions sur la commune en 2019, contre 35 à 45 millions pour une année normale. Preuve que les zones submersibles ne rebutent pas les acquéreurs, même si les prix sont négociables dans les zones rouges, ce qui n’est pas le cas dans les secteurs à l’abri. « L’île de Ré reste un marché confidentiel, avec très peu d’offre et une demande toujours aussi forte », analyse le maire de la commune. Par contre, les terrains nus, au nombre d’une centaine avant Xynthia, sont devenus à 90% inconstructibles. L’édile souhaite lancer une réflexion sur de nouvelles formes architecturales, de type maisons sur pilotis, qui pourraient être une réponse aux défis du futur comme la montée des océans.

 

PREVENTION DU RISQUE

Un outil pour sortir la tête de l’eau

En situation de crise, les élus, surtout dans les petites communes, sont souvent submergés par l’ampleur des tâches. Numérisk, start-up rochelaise, a créé une plateforme numérique collaborative permettant une prise en main rapide de la situation.

Xynthia venait juste d’avoir lieu, et la prévention du risque est apparue comme un enjeu majeur, surtout dans notre région », confie Paul Heymes, créateur de la start-up rochelaise Numérisk(1). Après une licence à Orléans, l’étudiant arrive à La Rochelle en 2012 pour son master de géographie de l’Environnement, avec une spécialisation dans la « gestion du risque submersion et érosion côtière ». Il effectue son stage de fin d’études au Château d’Oléron, où on lui confie la rédaction du Plan communal de sauvegarde (PCS), document administratif imposé par l’Etat à quelques 12 000 communes en France. Chaque collectivité doit y recenser l’ensemble des risques présents sur son territoire, ainsi que les moyens pour y faire face. « J’ai alors constaté les difficultés pour une petite commune à mettre en place cet outil et à le faire vivre. Il est davantage perçu comme une obligation légale que comme un outil de prévention du risque ».

Aide à la décision

Ce document, pourtant essentiel, finit bien souvent au fond d’un tiroir, quand il ne sert pas de cale armoire, jusqu’au jour où on en a besoin. Lorsque c’est le cas, il faut pouvoir mettre la main dessus, espérer qu’il n’ait pas subi les effets de la crise (une submersion marine par exemple) et surtout feuilleter les quelques 300 pages pour retrouver les procédures à suivre. Pas simple, surtout en situation de stress. Il s’associe alors à un ingénieur informatique, Amaury Fischer, à qui il confie le développement du nouvel outil. « Mon idée a été de transférer le PCS sur une plateforme numérique pour le rendre plus pédagogique, intuitif et immédiatement opérationnel, explique le jeune entrepreneur. Car en période de crise, il n’y a pas de temps à perdre, et tout le monde peut avoir un ordinateur sous la main ».

Autre avantage évident : la possibilité pour plusieurs personnes de se connecter simultanément à l’interface, et d’échanger en temps réel de précieuses informations. Numérisk propose aussi une cartographie de la commune, qui permet en un coup d’oeil, grâce à la géolocalisation, de voir où se situe le risque (zones inondables, zones de feux de forêt, de risque technologique etc) et où se trouvent les ressources communales. Un simple clic permet par exemple de visualiser sur la carte : les personnes à secourir en urgence (personnes âgées, handicapées etc), l’ensemble des médecins disponibles, le matériel et son lieu de stockage (packs d’eau, couverture de survie, remorques, groupes électrogènes etc), les lieux de mise en sécurité des habitants, les personnes à joindre ainsi que l’ensemble des procédures à suivre. Surtout, chaque membre de la cellule de crise peut, depuis son PC, actualiser les données en temps réel et les partager avec l’ensemble des services de secours, ce qui permet de gagner de précieuses secondes. Et le principe collaboratif permet à toutes les communes équipées du système de partager leurs informations, mutualiser leurs moyens et gagner en efficacité. « Lors d’un exercice, nous avions besoin d’une remorque. Sur la carte, on pouvait voir qu’une commune voisine en avait une à disposition », explique Paul Heymes.

Paul Heymes et Amaury Fischer, les deux
créateurs de la start-up.

Test grandeur nature

Quant à l’interface « main courante », elle permet de noter tous les évènements et les décisions en direct, offrant une traçabilité et un bilan de la gestion de crise essentiel pour l’avenir. Lancée en 2019, la start-up réfléchit déjà à une levée de fonds pour fournir encore davantage de services à ses abonnés (trois formules de 500 € à 3000 € par an), ce qui passera probablement par des partenariats avec d’autres structures spécialisées dans le risque. On pense notamment à Survey 17, outil développé par l’université de La Rochelle qui permet de simuler tous les types de tempêtes et leurs conséquences en terme de submersion, ou à Gedicom, société rochelaise spécialisée dans l’émission et le recueil d’informations urgentes et confidentielles. « Regrouper l’ensemble des outils de prévention du risque sur une seule et même plateforme, ça serait génial ! », s’enthousiasme Paul Heymes. Lequel envisage également un recours à la veille internet (I-veille), ces données collectées par les réseaux sociaux qui fournissent de l’information quasiment en temps réel. « On voit, par exemple lors d’attentats, que les premières alertes viennent du terrain, à travers un tweet, une vidéo ou une photo ».

Numérisk a déjà réussi à convaincre quatre collectivités (La Brée-les-Bains, le Château d’Oléron, Saint-Trojan et Angoulins), mais d’autres, qui suivent avec attention la jeune start-up, devraient suivre après les élections municipales, notamment du côté d’Aunis-Atlantique. « Dans les circonstances du changement climatique, les phénomènes vont se multiplier, et les communes vont devoir se doter d’outils de plus en plus performants », estime Paul Heymes. Dernièrement, Numérisk a pu tester son outil en grandeur nature, la commune d’Angoulins lui ayant confié sa gestion de crise pendant l’exercice « submersion 17 » des 27 et 28 novembre dernier. Pour le directeur général des services de la mairie, l’expérience « s’est révélée extrêmement concluante ».

(1) Hébergée depuis septembre 2018 en pépinière d’entreprises Créatio@Tic, elle est accompagnée par La Rochelle Technopôle. www.numerisk.fr

 

PLAN DIGUES

« On aura refait la maison, qui était à l’abandon »

Lionel Quillet, président de la Mission Littoral, est depuis 2010 le monsieur « Digues » du Département. Il dresse un bilan de Xynthia et de l’ensemble des travaux de défense contre la mer réalisés depuis. Interview.

Ré à la Hune : En premier lieu, la tempête Xynthia fut pour vous une épreuve personnelle, lorsque votre maison de Loix fut submergée par les flots cette nuit du 28 février…

Lionel Quillet : Oui, ça a été une surprise pour tout le monde. Celui qui vous dit qu’il s’y attendait ne dit pas la vérité. Certes, j’avais conscience que la digue de la Tonille à Loix n’était pas en bon état. J’avais d’ailleurs en tant que maire demandé des travaux quelques années auparavant, mais il y a eu tout un tas de complications administratives. Quand on voit l’eau entrer dans la maison, en pleine nuit, c’est l’inquiétude. Nous étions plongés dans le noir, ma femme et mes deux enfants. Le plus jeune avait trois ans, son grand-frère a réussi à le rattraper par le bras et le sortir de l’eau. Mon arrière-grand-mère m’avait toujours dit, en cas de tempête, de laisser un volet ouvert, ce que j’avais fait. Nous avons donc pu sortir par l’arrière de la maison.

Que retenez-vous de l’après- Xynthia, et surtout de sa gestion par l’Etat ?

Une fois l’effet de surprise, une solidarité extraordinaire s’est mise en place. Sur l’île de Ré, par exemple, nous nous sommes rappelés que nous étions des îliens. Mais le plus traumatisant a été l’épisode des zones noires et rouges, à la suite de la visite du Président de la République en Vendée. Quand Nicolas Sarkozy annonce que l’Etat ne laissera pas les gens dans des zones à risques, ça relevait d’un certain bon sens. Sauf que le problème n’était pas si simple ! Qu’est-ce qu’une zone à risques ? La plupart des Français vivent dans une zone à risques. D’un Etat partenaire, nous sommes passés à une administration qui surévaluait les choses. Il y a eu des discussions très animées. Quand je demandais de la mesure, les services de l’Etat me traitaient d’irresponsable. Puis l’Etat a bien compris que ce n’était pas possible de tout raser. Le rapport de la Cour des Comptes (NDRL : publié en 2015) a d’ailleurs estimé que l’Etat était allé trop vite, trop fort et que ça avait coûté trop cher.

Sur quel sujet Xynthia a-t-il permis une prise de conscience ?

Sur la question des digues. Les choses n’avaient pas été clarifiées sur la responsabilité des digues. Jusqu’au 19ème siècle, l’entretien était partagé entre l’Etat avec une participation des collectivités au niveau local. Avec la modernité, on s’est retrouvé dans une complexité administrative où les digues n’étaient plus à personne. La plupart étaient orphelines. Tout le monde se renvoyait la balle. En 2006, un rapport de BRL Ingénierie, mandaté par le Département, révélait que 80% des digues étaient en mauvais état. Dès 2010, j’ai donc poussé auprès du Président du département pour la création d’une Mission Littoral, qui a eu un rôle prépondérant. L’Etat avait face à lui un interlocuteur fiable et les relations se sont apaisées. Dès 2012, nous avons lancés quatre Papi (Programmes d’actions de prévention des inondations) sur le département, sur Châtelaillon, La Rochelle, l’île d’Oléron et l’île de Ré. Ça a été un travail considérable et il a fallu faire face à une énorme complexité administrative.

Dominique Bussereau et Lionel Quillet, un duo très volontariste qui a mené le Plan Digues, le président du Département nommant son bras droit président de la Mission Littoral, créée au lendemain de Xynthia.©nathalie vauchez

Quel est l’état de protection du territoire contre les submersions dix ans après Xynthia ?

La Charente-Maritime représente la moitié du littoral de la Nouvelle- Aquitaine, soit 425 kilomètres, dont 225 kilomètres de digues à refaire. Je précise qu’on ne crée pas de nouvelles digues, mais qu’on remet en état celles faites par nos anciens. Nous avons programmé 300 millions d’€ de travaux(1) et 8 Papi. Aujourd’hui, 65% des travaux ont été faits, soit 175 millions d’€ investis en dix ans. Le plus urgent a été fait pour protéger le territoire. Les 35% restants sont en moins mauvais état ou moins stratégiques, et seront faits d’ici 2030. Nous serons alors protégés face à un évènement Xynthia + 20 cm. On aura refait entièrement la maison, qui avait été laissé à l’abandon.

Nous sommes donc mieux protégés aujourd’hui qu’en 2010 ?

Oui, au-delà du niveau exceptionnel de protection évoqué, pour deux raisons principales. Avec les digues refaites, on ne peut pas avoir des brèches concomitantes, comme pendant Xynthia. Il peut y a voir une brèche ou une surverse, mais ça sera localisé. Et la population, comme les secours, ont pris conscience du risque et des mesures préventives à mettre en place. Après, il y a la question du réchauffement climatique et de la montée des eaux. Grâce à ces nouvelles digues, nous laissons du temps à la prochaine génération pour réfléchir à ce qu’elle fera à partir de 2070. La question se posera de remonter les digues, ou de trouver des alternatives. Le rôle de la Mission Littoral sera de réfléchir à la question de la montée des eaux, en lien étroit avec le monde scientifique.

Quelles autres questions posera cette question de la montée des eaux ?

Assurément, celle du repli stratégique. Dans 30 ou 40 ans, il n’y aura pas d’autres solutions à certains endroits du littoral. Il faudra mettre en place une procédure technique et juridique pour les personnes qu’on ne peut pas défendre. Quel montant d’indemnisation et sur quels critères ? Sur quel budget ? Il y a pour l’instant le fonds Barnier, mais il ne sera pas suffisant.

 

(1) Financées à 40% par l’Etat, 20% par le département, 20% par la Région et 20% par les communes et agglomérations.

La Digue du Boutillon entre La Couarde et Ars, un énorme chantier et un ouvrage hautement stratégique permettant d’assurer la continuité territoriale entre le Nord et le Sud de l’île de Ré, mise à mal la nuit du 28 février 2010.© nathalie vauchez

 

A l’occasion du 10ème anniversaire de la tempête de 2010, le Département proposera une exposition intitulée « Xynthia, dix ans déjà ». A partir du 28 février dans le hall de l’atrium de la Maison de la Charente-Maritime.

Mathieu Delagarde

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Vos réactions

  • 5cousins
    Publié le 5 février 2020

    excellent journal
    permettant de suivre toutes les vies de l’ile que nous espérons permanentes bientôt
    félicitations

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  • Jlb
    Publié le 8 février 2020

    J ai une idée majeure et constructive , svp et si possible merci de me transmettre les coordonnés de Monsieur Paul HEYMES.
    Excellent article.
    Bien à vous.
    Jean-Louis Bareaud

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