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Interview

Condition animale : selon Allain Bougrain-Dubourg, l’essentiel n’est pas encore fait

Crédit photo : Nathalie Vauchez - Compagnons d’une longue route, Allain Bougrain-Dubourg et Dominique Chevillon se connaissent depuis l’enfance
Publié le 15/02/2021

Après trois ans d’absence, retour dans l’hémicycle. La condition animale vient de remporter une (petite ?) bataille dans une guerre sans fin. Pour en parler, nous avons eu la chance de rencontrer l’un de ses plus fervents défenseurs en la personne d’Allain Bougrain-Dubourg.

L’Ile de Ré frissonne dans le froid matinal. Avec la complicité de Dominique Chevillon, nous avons un rendez-vous important. Derrière les murs de son refuge insulaire, à deux pas de la plage qu’il connaît depuis l’enfance, Allain Bougrain-Dubourg nous attend. Et au coin du feu, les questions ne manquent pas. Sa longue expérience et des décennies de combat en faveur de la cause animale lui ont donné la force d’une patience qui néanmoins ne cède rien. Sous le calme des propos du Président de la LPO grondent des colères qui ne s’éteindront pas. Rencontre au cœur du vivant.

Des avancées notables

La loi contre la maltraitance animale témoigne de progrès dont certains étaient très attendus des associations et de la population française (voir encadré).

« La responsabilisation des propriétaires d’animaux de compagnie » est une bonne chose, note Allain Bougrain-Dubourg, précisant la nécessité évidente « d’un minimum de compétences quand on acquiert un animal ». « L’alourdissement des peines, c’est ce qu’il y a de plus facile », poursuit-il. Mais encore faut-il que la loi soit appliquée. Or dans de nombreux contextes et circonstances, « on n’a pas les moyens de contrôler ». « Les vétérinaires sont trop occupés ailleurs », renchérit Dominique Chevillon. Sur la fin annoncée des delphinariums, Allain Bougrain-Dubourg reste prudent : « ce n’est pas gagné », annonce-t-il, attendant le passage de la loi devant le Sénat.

Quant aux délais d’application, ils le font bondir. « Dans les quatre élevages de visons français, les cages sont vides. Donc stop maintenant ! Pourquoi tant de temps quand il s’agit de souffrance ? »  s’insurge-t-il.

Une déplorable lacune 

Allain Bougrain-Dubourg n’est pas du genre à bouder une victoire, si insuffisante soit-elle. « Une première marche a été franchie sur le respect de l’animal », énonce-t-il pour ajouter aussitôt : « mais l’animal sauvage n’est toujours pas considéré ! ».

Rappelons en effet que si la loi de 2015 a reconnu les animaux comme « des êtres vivants doués de sensibilité », cette avancée historique ne concerne que les animaux sauvages vivant en captivité.  « Un scandale », martèle le Président de la LPO, précisant que la « sensibilité » (capacité de ressentir des émotions comme la douleur et d’éprouver de la souffrance) des animaux sauvages est pourtant « scientifiquement admise ».

Alors la loi récemment votée aurait pu rectifier cette terrible incohérence. Ce n’est pas le cas. « Toute la souffrance des animaux sauvages a été repoussée sous le tapis », dénonce Allain Bougrain-Dubourg.

Et des oublis fâcheux

Si la nouvelle loi entend lutter contre les maltraitances infligées aux animaux domestiques sans oublier les animaux sauvages détenus en captivité, des pans entiers, et non les moins dramatiques de la condition animale, manquent à l’appel. Rien sur la chasse, la tauromachie ou encore l’élevage industriel, alors que les Français sont de plus en plus nombreux à en dénoncer les pratiques.

« La loi n’a pas voulu s’adapter », confirme Allain Bougrain-Dubourg, qui évoque tour à tour « les coulisses de l’horreur » de l’élevage intensif, révélées notamment par l’association L214, les pratiques de chasse inacceptables et « le spectacle insupportable » de la corrida.

De la puissance des lobbies

« Le gouvernement ne peut plus ignorer la pression sociétale », explique Allain Bougrain-Dubourg. La condition animale deviendrait-elle un enjeu politique ? « Oui », répond-t-il sans hésitation.

Mais il nous confirme aussi qu’il ne faut pas chercher bien loin les raisons de ces oublis majeurs. Murmurant sans relâche à ses oreilles, les lobbies trouvent au plus haut sommet de l’Etat un interlocuteur décidément bien compréhensif en la personne d’un Président de la République sélectionnant soigneusement les sujets sur lesquels il convient d’avancer… ou pas.

Et en l’occurrence, élevage industriel, chasse et corrida ne sont pas au menu. Le Président de la Fédération française de Chasse ne se vante-t-il pas de ses échanges fréquents avec Emmanuel  Macron ?  souligne Dominique Chevillon avec ironie.

Ceci explique sans doute cela. Et voilà qui éclaire sous une lumière crue la sort de l’animal sauvage vivant en liberté, dénoncée par Allain Bougrain-Dubourg. Car donner à celui-ci un statut identique à celui des autres animaux n’aurait-il pas ouvert une boîte de Pandore ?

La condition animale dans l’arène politique

A un an des élections présidentielles, l’exécutif souhaite envoyer un signe favorable. De là à céder à une vox populi de plus en plus bruyante, réclamant l’abolition de la chasse à courre et des corridas ou encore la fin de l’élevage en cage et de meilleures conditions d’élevage et d’abattage, il y a des pas qu’il ne saurait franchir.

Mais peut-être y aura-t-il bientôt plus de voix électorales à perdre d’un côté que de l’autre ? Dans la majorité présidentielle elle-même, la contestation se fait sentir. Un exemple ?  L’amendement interdisant la vente des chiens et des chats en animaleries. Déposé par Loïc Dombreval, le député des Alpes Maritimes qui a porté la loi avec Laëticia Romero Dias et Dimitri Houbron (élus de l’Essonne et du Nord), il a été adopté, comme d’autres, contre l’avis du Gouvernement.

« L’action politique et les choix du consommateur sont de vrais leviers », estime Allain Bougrain Dubourg à l’adresse des citoyens que nous sommes.

La France mauvaise élève

En la présence de Dominique Chevillon, impossible de ne pas évoquer les dauphins. 450 échouages sont déjà à déplorer. « C’est déjà deux fois plus qu’en 2020 sur la même période », précise Allain Bougrain-Dubourg, évoquant « l’urgence vis-à-vis d’une espèce qui agonise dans tous les sens du terme ». La France a été mise en demeure par l’Europe de trouver des solutions. « Mais le gouvernement traîne les pieds » poursuit-il. Les lobbies de la pêche n’y sont pas pour rien.

En matière de protection animale et de biodiversité, la France est décidément très en retard. Carrément « ringarde » pour Dominique Chevillon., quand « L’Europe tire vers le haut », affirme Allain Bougrain-Dubourg.

La cause animale, combat d’une vie

Président de la LPO depuis 1986 et engagé de toujours, Allain Bougrain-Dubourg défend « la cause » depuis ses douze ans, âge qui voit éclore sa passion pour la nature et l’ensemble de ses habitants non humains. « Je pensais alors que ma génération allait régler le problème », explique-t-il. Évidemment il n’en est rien et il le sait aujourd’hui, « il faudra encore plusieurs générations pour que la situation devienne acceptable ». « Mais en dix ans, les choses ont énormément évolué et j’espère beaucoup en la jeunesse », reconnaît-il, saluant également l’engagement des femmes, « leur sensibilité et leur détermination dans la durée ». « Elles ont la capacité de mobiliser les consciences », résume Allain Bougrain-Dubourg.

Sur son parcours, les longues luttes se succèdent, vingt ans pour faire respecter la loi contre la chasse de printemps dans le Médoc, dix ans après le naufrage de l’Erika, des années encore ailleurs. Un combat incessant d’où les moments de découragement ne sont pas absents. « Ni l’humiliation ». « Qu’est ce qui a été mal fait, a-t-on été à la hauteur ? ».  De douloureuses questions qui se posent face à un échec, explique Le Président de la LPO. « Alors quand la réussite arrive, l’émotion est réelle », reconnaît-il volontiers.

A l’origine dédiée, comme son nom l’indique, aux oiseaux, la LPO a depuis élargi son action et ses engagements à l’ensemble du vivant. Riche de 500 salariés, 8 000 bénévoles et 60 000 membres, elle est aujourd’hui la 1ère association naturaliste de France.

Durant le confinement lié à la crise sanitaire, Allain Bougrain-Dubourg a relevé le discours ambiant appelant à un « jour d’après ». Et dénonce sans relâche « ces marchés de la mort effrayants à supprimer dans l’instant », pointant en ces termes les marchés d’animaux vivants qu’il a vus en Chine ou du Bénin, mais aussi l’élevage industriel en Asie, pourvoyeur de grippe aviaire et la destruction des habitats naturels.

Pensons à ces moments où la douleur nous atteint. Face à elle, nous avons, au contraire des animaux, la faculté de nous projeter dans un après, « quand pour les animaux, les douleurs sont éternelles », assène Allain Bougrain-Dubourg, évoquant Conrad Lorentz.

Saluant par ailleurs le « courage » du député Loïc Dombreval qui a porté à l’Assemblée le projet de loi récemment adopté, Allain Bougrain-Dubourg laisse s’exprimer son sentiment profond. « Je suis révolté par la souffrance animale qu’on laisse perdurer alors qu’on pourrait l’arrêter » seront ses mots de conclusion. Et ils pèsent lourds.

 

 

Les principales mesures de la nouvelle loi

Création d’une liste concernant les NAC pour Nouveaux Animaux de Compagnie (serpents, rongeurs etc.) autorisés, restriction des ventes en ligne d’animaux de compagnie aux professionnels (refuges ou éleveurs), interdiction de vente de chiens et de chats en animalerie, des manèges à poney, de l’exploitation des animaux sauvages à des fins de divertissement, fin annoncée des animaux sauvages dans les cirques et delphinariums et des élevages d’animaux non domestiques réservés à la production de fourrure, durcissement des peines en cas de maltraitance animale, obligation pour les communes de disposer d’une fourrière ou d’un refuge « apte à l’accueil et à la garde, dans des conditions permettant de veiller à leur bien-être et à leur santé, des chiens et chats trouvés errants ou en état de divagation »  et délai de garde allongé, mais aussi mise en place obligatoire de la stérilisation des chats errants, sans oublier la création d’un « certificat d’engagement et de connaissance pour que tout nouvel acquéreur d’un animal de compagnie dispose d’un socle de connaissances minimales sur les animaux de compagnie »…

Si elle a été adoptée à l’Assemblée nationale en première lecture, la Loi contre la maltraitance animale doit maintenant passer devant le Sénat.

 

 

Les dernières dates

La loi contre la maltraitance animale s’inscrit à la suite des inflexions de ces dernières années en matière de défense animale : historique, la loi de 2015, reconnait aux animaux domestiques et sauvages vivant en captivité. le statut « d’être vivant doué de sensibilité », et modifie le Code Civil.

En 2017, la condition de l’animal d’élevage arrive sur le devant de la scène avec la proposition de loi portée par notre député Olivier Falorni sur « le respect de l’animal en abattoir ». Votée en 1ère lecture, son parcours législatif sera interrompu par l’élection présidentielle qui la relègue au rang des espoirs déçus. Enfin, des centaines d’amendements, majoritairement refusés, avaient été déposés dans le cadre de la loi Egalim en 2018.

 

 

Allain Bougrain-Dubourg, auteur salué

Il a reçu en novembre le Prix 30 Millions d’Amis « Essai » pour son livre « On a marché sur la terre – Journal d’un militant », publié en 2020 aux Editions L’Echapée. Une récompense aux accents littéraires à laquelle celui qui se définit comme « le titulaire d’un Bac-1 » a été sensible. « La reconnaissance d’un long combat » avoue le Président de la LPO.

 

 

 

Pauline Leriche Rouard

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