Territoire

Interview

L’île de Ré, territoire d’expérimentation européenne pour la mise en place de véhicules autonomes ?

Sur la terrasse de la maison de la Charente-Maritime, le 1er juin 2018, le Président du Département et son premier Vice-président
Publié le 06/06/2018
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Ré à la Hune et RMØ à La Hune ont interviewé avec NA Radio et RIO Radio, les radios des îles de Ré et d’Oléron, le président du Département de la Charente-Maritime, Dominique Bussereau et son premier vice-président, Lionel Quillet, sur quelques grands sujets d’actualité.

Dominique Bussereau, Lionel Quillet, vos personnalités semblent complémentaires, vos caractères très différents, comment fonctionne votre « duo » à la tête du Département, comment vous répartissez-vous les responsabilités ?

Dominique Bussereau : La Charente-Maritime fait un travail d’équipe, je suis le chef de cette équipe, chaque vice-président a un domaine, dans cette équipe il y a un premier de cordée, Lionel Quillet, premier vice-président à dominante finances, littoral et environnement, qui a succédé à Corinne Imbert, spécialiste des questions sociales. Je suis ravi de cette collaboration d’abord fructueuse et également amicale, ce qui rend le travail encore plus agréable.

Vous avez créé ensemble, au lendemain de Xynthia, la Mission Littoral, dont Lionel Quillet est le président. Êtes-vous aujourd’hui satisfaits du chemin déjà parcouru en matière de protection des côtes de Charente-Maritime ?

Dominique Bussereau : Moi je suis très satisfait, mais Lionel va vous dire pourquoi, car cette Mission Littoral a un bilan, des réalisations que voient les Charentais-Maritime sur le terrain et d’autres à venir.

Lionel Quillet : Cela a été surtout de la part du président Bussereau une volonté politique qui était aventureuse, puisqu’il a décidé de faire sa propre analyse, de lancer sa maîtrise d’ouvrage, on est le premier chantier de France, la remise en état de nos côtes c’est 300 millions d’euros, pour la sécurité des habitants de Charente-Maritime. Aujourd’hui on a dépassé 50 % des projets réalisés, 60 % lancés et cela devient de plus en plus difficile. La Mission Littorale est très enviée dans d’autres départements, mais rien n’est fini.

Êtes-vous confiants sur l’élaboration et la mise en oeuvre des PAPI 3 ?

Lionel Quillet : On est en France, tout se complexifie, le PAPI 3 est une logique de réflexion mais qui rend les procédures encore plus difficiles. Vue l’avance qu’a pris la Charente-Maritime on arrivera à finir, mais c’est difficile d’où tout l’intérêt d’avoir de l’expérience, de l’ingénierie et la volonté politique.

La Loi Fresneau dite GEMAPI du 30 décembre 2017 acte le fait que les Départements peuvent garder la maîtrise d’ouvrage des digues, allez-vous vous emparer de cette possibilité ?

Dominique Bussereau : Sur proposition de Lionel Quillet j’ai fait reprendre ce thème de remise des départements dans la GEMAPI par l’Assemblée des Départements de France, qui en a fait une revendication importante, nous en avons convaincu le Gouvernement et à partir d’une Proposition de Loi du groupe Modem à l’Assemblée Nationale, les Départements ont la possibilité de revenir dans la boucle, au cas où les intercommunalités le demandent. Cela devrait intéresser des intercommunalités chez nous, Lionel est à leur contact pour leur proposer. La Continuité territoriale en matière de protection des côtes est essentielle.

Malgré le très lourd combat mené durant plusieurs années contre l’Etat pour qu’il accepte d’assouplir la circulaire de 2012 et revoit à la baisse l’étendue des zones submersibles dans le cadre des cartes d’aléas des PPRL, vous n’avez pas obtenu d’avancée notoire. Pourquoi et êtes-vous amers face à ce « semi-échec » ?

Lionel Quillet : Amer on ne l’est jamais. On mène des combats, on a fait beaucoup évoluer les choses, dans l’application des PPRL, le principe est fixé, le mode opératoire et beaucoup plus complexe, des choses envisagées doivent maintenant se mettre en place. Il y avait un manque de cohérence entre les niveaux de défense des digues et ceux donnés en urbanisme, on l’a rappelé… Nous ne sommes que dix ans après Xynthia, les choses vont encore évoluer. Il y a un PPRL 1, il y aura des contentieux menés par beaucoup d’associations et de privés, il y aura un PPRL 2, un PPRL 3… L’Etat est dans des dimensions beaucoup plus longues que celles des Collectivités.

Quid de la protection de nos côtes à long terme soit Xynthia + 60 cm ?

Lionel Quillet : Le principe de la défense est de remettre en état la défense à Xynthia + 20 cm. Le travail actuel permettra à la prochaine génération de faire des choix, de défendre, d’opter pour un repli stratégique, de vivre autrement…

Le Pont de l’île de Ré fête ses 30 ans, avez-vous prévu des festivités ?

Dominique Bussereau : Cela a été un grand moment, j’étais présent à l’inauguration par le Ministre Maurice Faure et le Président du Département François Blaizot,… On a préparé avec la CdC de l’île de Ré une expo supervisée par Lionel Quillet. On a choisi une communication sobre, mais la presse locale et nationale en parle beaucoup, c’est très sympathique.

Le Pont de Ré a-t-il été in fine bénéfique aux Rétais ou n’a-t-il pas au contraire accentué les déséquilibres de l’île ?

Dominique Bussereau : Je considère que cela a été une belle réussite car l’Etat et les élus ont bien anticipé les problèmes que cela pouvait poser, ce qui n’a malheureusement pas été le cas à Oléron, du moins que partiellement, et cela n’a pas été le cas non plus chez nos amis vendéens, à Noirmoutier. A Ré on a tout de suite pris des mesures de protection uniques en France, il n’y a pas d’autre territoire qui soit à 80 % inconstructible. On a eu une belle volonté des Rétais, une belle volonté de l’Etat qui pour une fois a été au rendez-vous, pour que les choses se passent bien.

Lionel Quillet : On a une situation extraordinaire. Trente ans après on a un Pont, on a une écotaxe, on a 80 % de l’île inconstructible et 18 000 permanents avec tous les services qui vont avec, de très belle qualité. On a une chance aussi d’avoir eu une vision politique de Claude Belot et de Dominique Bussereau. Quand Dominique met en place avec Maxime Bono, alors Député, le déplafonnement de l’écotaxe, c’est là que tout se joue, avec un débat de très haute qualité. Les écotaxes tombent toutes, on a la seule écotaxe de France, avec celle du bateau de l’île d’Aix. Pour une vie à l’année, le Pont était nécessaire. C’est là que l’on voit l’importance de la politique. Si Dominique Bussereau ne faisait pas l’écotaxe on était cuits. C’est la tradition politique du département, qui voit loin.

Lionel Quillet, vous avez évoqué à plusieurs reprises un projet Mobilité très ambitieux pour l’île de Ré, qui servirait de laboratoire expérimental en Nouvelle- Aquitaine, en France, voire en Europe. Qu’êtes-vous en train d’imaginer ?

Lionel Quillet : Nous allons présenter cela pour les 30 ans du Pont avec Dominique Bussereau, mais un peu en avance pour Ré à la Hune et NA Radio : l’île a réussi sa protection, la vie permanente, sa préservation environnementale mais elle a encore un problème à résoudre : beaucoup de personnes viennent sur Ré, non pas tant à la journée mais à la semaine, en voiture, alors qu’il existe un transport collectif, des navettes électriques…

Pour ne pas être dans les bouchons, il faut absolument que le bus ait un tracé en site propre depuis la rocade rochelaise et le Belvédère jusqu’à Sainte-Marie et même jusqu’au Bois-Plage, pour un transport sûr d’arriver dans les temps. Il nous faut séquencer le transport, sur une voie prioritaire sud, mais pas uniquement sur le tronçon dont le dossier est déjà prêt pour Rivedoux-Plage. Cela représente un investissement fort. On a une proposition technique à faire, qui mettra dix ans, dont la logique est un bus en voie propre avec investissement à long terme.

Dominique Bussereau : Je veux même qu’on aille plus loin. Nous avons reçu récemment à la Maison de la Charente-Maritime avec Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier Ministre, spécialiste des pays d’Asie, un très grand groupe coréen qui a pour projet sur une île très touristique du sud de la Corée, la plus touristique, de monter un système dans lequel tout se fait en véhicule autonome depuis l’arrivée à l’aéroport jusqu’à votre hôtel, puis votre sortie au restaurant, en boîte de nuit, ou pour aller à la plage.

Cet Investisseur coréen est très intéressé par un territoire d’expérimentation en Europe, une fois qu’il aura réussi son expérience sur son île, qui pourrait être l’Agglomération rochelaise ou la Ville de La Rochelle, le campus universitaire de La Rochelle – j’en ai parlé avec le président de l’université Jean-Marc Augé – ou l’île de Ré.

A terme ce qu’il faut viser c’est le bus à la sortie de la gare de La Rochelle qui sera autonome car c’est facile de délimiter l’itinéraire pour aller au Pont puis dans l’île de Ré et je souhaite qu’on fasse de l’île de Ré un laboratoire français de véhicule autonome, par nature électrique, non polluant, qui permet d’avoir des véhicules en libre-disposition pour tout le monde donc moins de véhicules en circulation et si cette expérience fonctionne en Corée comme elle est en train de se préparer on fera certainement avec le concours de la CdC – si elle le veut bien, ce serait formidable – une vraie expérimentation sur l’île de Ré, puis ensuite dans l’île d’Oléron et dans toutes les îles du Ponant jusqu’en Bretagne, pour qu’on ait un territoire de véhicules électriques ou à alimentation propre et autonome pour gérer les problèmes de mobilité. C’est après-demain mais on va aller en Corée dans quelques mois avec Lionel Quillet qui m’accompagnera voir cette affaire dès que les Coréens l’auront mise en oeuvre, si cela marche chez eux pourquoi cela ne marcherait pas chez nous ?

Cela permettrait de fluidifier le trafic, grâce à un meilleur séquençage des bus ?

Lionel Quillet : On a le choix politique du Président, à moi de trouver les solutions techniques pour que ce bus autonome puisse passer – pour l’instant le bus – l’écotaxe va, elle, favoriser ces investissements en matière de transport en énergie propre. On a tout pour réussir ce qui paraît évident à mettre en place mais va nécessiter de grosses négociations, des discussions, il y a des lois, des contraintes, il nous faut trouver des solutions exemplaires, qualitatives, environnementales et partir vers l’avenir.

Dominique Bussereau, quid de l’aéroport de La Rochelle-Ile de Ré ? Vous avez toujours affiché votre préférence pour son transfert à Saint-Agnant, qu’en est-il ?

L’aéroport de La Rochelle-île de Ré a une chance et une malchance. Sa proximité est un atout, son enclavement empêche son développement. Tout le problème est de savoir ce que seront les avions de demain, notamment dans le cadre du modèle économique Low-Cost. Va-t-il évoluer vers des Airbus 330 ou certains nouveaux Boeing 787, on ne le sait pas. C’est donc très important d’avoir Rochefort en arrière-plan, ce qui permet si on a des travaux à La Rochelle d’utiliser Rochefort et si demain on passe à des avions de 250- 300 places de les accueillir à Rochefort.

Nous souhaitons mettre en place avant la fin de l’année un Syndicat Mixte avec toutes les Collectivités, le Département, La Région Nouvelle-Aquitaine, la CdC de l’île de Ré, la CdA de La Rochelle, ainsi que la Communauté d’Agglomération de Rochefort, afin qu’il n’y ait pas concurrence mais complémentarité entre Rochefort et La Rochelle.

L’aéroport actuel, avec ses 250 à 300 000 passagers annuels n’est pas rentable, il faut 450 000 à 700 000 passagers par an pour qu’un aéroport soit rentable. Les Collectivités doivent intervenir financièrement, mais cet investissement est indispensable dans un grand département touristique comme la Charente-Maritime.

Comment concilier une très ambitieuse politique de préservation environnementale sur une île dont l’économie repose à 80 % sur le tourisme avec un non moins ambitieux projet de développement économique via l’agrandissement du Grand Port Maritime ? Comment a minima faire en sorte que les décideurs pour l’île de Ré (élus locaux, départementaux…) soient tenus informés des études d’impact et soient consultés ?

Dominique Bussereau : Quand j’ai fait voter la Loi sur les Ports, qui gère actuellement les Grands Ports Maritimes, et que j’ai auparavant fait entrer le Port de La Rochelle, qui était un port de second rang, dans le rang des GPM français, on a créé un Conseil de développement, dont font partie des élus rétais. Car le Port de La Rochelle, là aussi, a une force extraordinaire, port en eaux profondes, il a un potentiel énorme de développement grâce à son trafic ferroviaire, mais il a aussi une faiblesse, il était dans la ville et se situe face à l’île de Ré. Il faut concilier les deux. Sans ce port, La Rochelle serait en perdition, ce sont des dizaines de milliers d’emplois conditionnés par le GPM. Il faut tenir compte des habitants du quartier d’où la concertation récente qu’a fait le port, ainsi que des impératifs de l’île de Ré et moi je souhaite que Lionel Quillet, en tant que Président de la CdC, tous les élus rétais, soient des partenaires du port, pas des adversaires du port, ce qu’ils ne sont pas ; mais que le port sache qu’il doit tenir compte des impératifs environnementaux. La Charente-Maritime sans le GPM, serait un nain économique.

Quels sont en quelques mots les projets de casernes de pompiers ?

Dominique Bussereau et Lionel Quillet : Le Département est atypique il finance 100 % des bâtiments du Service Départemental d’incendie et de Secours (SDIS). Il y a des projets partout en Charente-Maritime, dont trois sur Ré, pour des casernes de pompiers modernes. Cela fait partie de notre politique d’accueil touristique et de sécurité. Dans le cadre de l’analyse de son patrimoine bâti et des besoins matériels nécessaires à l’organisation des secours, le SDIS a retenu, en complément aux opérations en cours de réalisation, des projets de construction pour près de 28 millions d’euros, dont les Centres de Secours de l’lle de Ré (Ars-en-Ré, Sainte-Marie-de-Ré et Saint-Martin-de-Ré) pour 6 millions d’euros. La construction, sous maîtrise d’ouvrage départementale, sera réalisée sur des emprises foncières cédées à titre gratuit par les Communes ou Etablissements Publics de Coopération Intercommunale.

Monsieur Bussereau, vous avez fait savoir que vous ne vous présenteriez pas en 2021 pour un nouveau mandat à la tête du Département ; Monsieur Quillet, vous apparaissez aujourd’hui comme l’un de ses « dauphins », serez-vous candidat à sa succession ?

Lionel Quillet : Je vais laisser le président conclure ! Mais tout d’abord mieux vaut être dauphin que requin blanc ou requin tigre ! Ensuite, on ne désigne pas quelqu’un ; le Département c’est d’abord une élection cantonale et ensuite celle du Président. Il ne faut jamais oublier que Dominique Bussereau est un Président de stature nationale, ancien Ministre, ancien Député, président de l’Assemblée des Départements de France (ADF). Quand vous êtes à ses côtés vous apprenez. J’ai appris à être maire, à être président de Communauté de Communes, à être Vice-président au Département… La décision 2021 lui appartient, il sait parfaitement ce qu’il veut et est très présent. De plus ce n’est pas vous qui décidez, ce sont vos collègues. J’ai toujours fait de la politique au sens large du terme, sans appartenir à un parti, toujours dans l’intérêt d’un territoire, j’ai une stature locale et départementale, avant tout c’est une question de motivation. J’aime ce que je fais, si cela se présente en 2021 tant mieux, si cela ne se présente pas j’ai plein d’autres choses à développer, comme mon Entreprise par exemple. Je viens le matin au Département joyeux, je suis un dauphin joyeux !

Dominique Bussereau : Je suis très clair, j’ai été élu pour la première fois conseiller général en 1985, j’ai adhéré à un parti politique dès l’âge de 18 ans, en 2021 j’aurai 36 ans de mandat départemental au compteur et serai âgé de 69 ans. J’ai toujours considéré que la barre des 70 ans ne devait pas être franchie. On n’est pas « gaga » après, je compte continuer dans le domaine politique national et surtout dans le domaine professionnel où j’ai déjà quelques activités dans l’enseignement et le conseil. On ne sait pas encore si l’élection aura lieu en mars ou en décembre, ou entre les deux, si le Gouvernement décide d’une date unique pour les élections départementales et régionales.

On verra bien quelle sera la majorité dans ce Département, ce que nous aimons bien tous les deux, Lionel et moi, c’est que même s’il y a une majorité départementale et d’autres groupes on se retrouve en général assez bien tous sur les grands dossiers de la Charente-Maritime. On travaille très bien avec l’Agglomération rochelaise, avec l’Agglomération de Rochefort, avec Royan, avec Saintes, on essaie de ne pas mettre la politique politicienne dans la vie du Département. Je ne me représenterai en effet pas en 2021, j’assumerai jusqu’au lendemain du 2ème tour mes fonctions.

Je suis persuadé que les Charentais-Maritime sauront choisir parmi tous les poissons le meilleur des poissons pour naviguer dans leurs eaux. Il y a une règle en politique on ne désigne pas son successeur et on n’a aucune légitimité pour le faire. On verra cela le lundi matin qui suivra le 2ème tour des élections. Il est clair qu’au plan personnel Lionel Quillet fait partie de celles et ceux qui ont les qualités pour assurer la fonction de Président du Département, il s’y prépare, peut-être y aura-t-il d’autres candidats, c’est la démocratie qui jouera.

Pour l’instant on travaille en équipe et je n’ai pas l’intention de m’arrêter avant le jeudi qui suivra l’élection du Président, j’assurerai la transmission, et je le ferai avec bonheur, car il n’y a rien de mieux que de transmettre quand on a un bon bilan ; j’espère que les trois ans à venir nous permettront d’améliorer encore ce bilan, qui n’est celui d’une seule majorité, tous les collègues travaillent pour le Département et on essaie de faire en sorte que les choses soient le moins possible partisanes.

Propos recueillis par Nicolas Coûte et Nathalie Vauchez

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