Patrimoine

Histoire - Visites présidentielles

Les présidents de la République Française et l’île de Ré

Le président François Mitterrand faisant ses adieux à Marie-Odile et Daniel Massé le 22 mai 1992
Publié le 20/06/2018
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Trois présidents de la République visitèrent l’île de Ré durant leur mandat : Sadi Carnot en 1890 et Félix Faure en 1897 lors d’un voyage officiel et, plus près de nous en 1992, François Mitterrand à l’occasion du 59e Sommet Franco-Allemand de La Rochelle. Ces événements ne se déroulèrent pas tous comme un long fleuve tranquille.

 

Le Président Carnot à l’île de Ré - (Coll. Musée Ernest Cognacq – Ville de Saint-Martin-de-Ré).

Le Président Carnot à l’île de Ré -
(Coll. Musée Ernest Cognacq – Ville de Saint-Martin-de-Ré).

Sadi Carnot : un prétexte providentiel

Lorsque Sadi Carnot s’installe à l’Élysée, la France n’est pas loin de tomber sous la domination du général Boulanger. Le nouveau président contrecarre les actions de cet agitateur par ses voyages en province, conçus comme un véritable « combat de représentation ». La visite à Ré s’inscrit dans cette action anti-boulangiste et l’inauguration du port de la Pallice le 19 août 1890 n’est qu’un « prétexte providentiel (1) » pour faire la traversée.

Dès 7h, le 20 août, Sadi Carnot s’embarque à bord de l’Élan en direction de Saint-Martin pour « une visite simple et amicale » où deux brigades de gendarmerie et quelques douaniers lui rendent les honneurs. Le docteur Kemmerer, bonapartiste convaincu, est néanmoins présent et profite de l’occasion pour offrir au président un exemplaire de son ouvrage Histoire de l’île de Ré. Le maire, Lucien Ménager, parle dans son allocution « d’événement mémorable… de faveur inattendue… d’éclatant hommage » (2) cependant l’enthousiasme de la population n’est pas délirant et la cérémonie sera de courte durée.

Tant et si bien, que lorsque Sadi Carnot quitte Saint-Martin par la porte des Campani, il est très en avance sur l’horaire prévu et, à l’arrivée à la Couarde, il y a bien un arc de triomphe à l’entrée du village, mais personne pour l’accueillir ! Prévenu François Mourat, le maire accourt. Il n’est pas encore habillé et son discours n’est pas encore écrit ! Le cortège présidentiel reprend alors la route en direction d’Ars et s’arrête au Martray le temps nécessaire pour admirer la mer… et retrouver une certaine adéquation avec les horaires prévus.

L’accueil du député Delmas à Ars est enfin à la hauteur des espoirs de Sadi Carnot qui va multiplier les témoignages d’estime à son égard. La délégation parcourt la commune à pied sous les acclamations, visite l’église et prend la direction du Phare des Baleines où un déjeuner l’attend avant la montée au phare ! Les 23 convives vont se régaler « d’huîtres de Loix, de palourdes, de pétoncles, de crabes en buisson, de loubines de Chandardon, de crevettes du Martray et de pâtés d’Ars … le tout arrosé de vin blanc de Sainte-Marie et de vin rouge de La Flotte » (1). La gastronomie de l’île a toujours été bonne. Sadi-Carnot s’étant largement restauré fut ensuite incapable de monter les 257 marches du bel escalier hélicoïdal

 

Le président Sadi Carnot passant sous la porte des Campani – (Coll. Musée Ernest Cognacq – Ville de Saint-Martin-de-Ré

Le président Sadi Carnot passant sous la
porte des Campani – (Coll. Musée Ernest
Cognacq – Ville de Saint-Martin-de-Ré

Félix Faure : une visite tragique

Quelques années plus tard, le 26 avril 1897, Félix Faure, quittera de la même manière La Rochelle pour Saint-Martin sur l’Élan. La visite avait été soigneusement préparée par les officiels locaux, cependant elle débuta mal. Il était prévu que l’Archimède, bateau faisant régulièrement la traversée avec des voyageurs, serait réservé à la suite du président. Un contre-ordre malheureux fit que le bateau partit avec ses clients habituels sans emmener les personnalités accompagnant le président !

Félix Faure débarque donc seul, à 13h, à Saint-Martin et remonte à pied sous les acclamations la rue de Sully en direction de la place de la République et atteint le théâtre où Victor Bouthillier, maire et Conseiller général, prononce un discours fleuri et satisfait en son honneur.

La visite du président étant limitée à quatre heures dans l’île, le cortège se hâte vers La Flotte où Camille Magué, qui n’a toujours pas accepté d’avoir été battu aux élections municipales par Charles Biret, tente de semer le trouble sans véritable succès. La liesse est générale, des Rétais venus d’autres communes se joignent au cortège du président dont l’attelage est suivi par un omnibus rempli de citoyens venus manifester. Parmi ceux-ci, le sieur Ridoret de La Couarde ne cesse de s’époumoner et de crier : « Vive Félix Faure ! Vive la République ! Vive la France ! » Complètement investi dans la manifestation de son sentiment patriotique, Ridoret ne fait pas attention aux fils électriques et guirlandes qui traversent le Cours à la hauteur du premier étage et qui accrochent sa tête. Décapité, il tombe mort près de la tribune où Félix Faure vient tout juste de prendre place. Ce tragique incident, ne trouble pas outre mesure la suite de la cérémonie. Charles Biret prononcera à toute vitesse, pour ne pas aggraver le retard pris sur le programme, un discours dans lequel il n’oublie pas d’exalter sa propre gloire ! La traversée de Sainte-Marie se fait rapidement avec tout juste le temps de remettre à Favreau, maire de la commune, la croix du mérite Agricole, avant de rejoindre le continent.

François Mitterrand et l’amitié franco-allemande

Daniel Massé n’apprend qu’une douzaine de jours avant la date fatidique, que le déjeuner officiel de clôture du prochain sommet Franco-Allemand devant se dérouler à La Rochelle aura lieu dans son restaurant Le Chat Botté à Saint-Clément. Son établissement accueillera le 22 mai 1992 deux chefs d’État connus : François Mitterrand et Helmut Kohl. Daniel et Marie-Odile, son épouse, vont vivre douze jours de stress insensé.

L’intendant de l’Élysée venu annoncer la nouvelle avec Michel Crépeau ne repart pas et s’installe pour tout organiser dans la plus grande discrétion. Pour des raisons de sécurité rien ne doit filtrer. Le bâtiment est inspecté de fond en comble, des installations de secours en cas d’attentat sont prévues, le chemin depuis la salle polyvalente où atterriront les deux Puma est sécurisé et Léon Massé, alors maire, prévenu à la dernière minute, doit prendre les dispositions nécessaires sans que son personnel se doute de quoi que ce soit.

Le jour J, il y a des agents de sécurité partout dans le bâtiment y compris dans la cuisine ! Tous les postes sont doublés, il y a à chaque fois un Français et un Allemand.

Cinquante-cinq personnes constituent la délégation. Une dizaine d’entre elles seront avec les présidents dans la grande salle à manger, les autres déjeunant dans une petite salle annexe. Deux menus ont été adressés au président qui choisit celui avec fruits de mer, turbot rôti aux fèves avec pommes de terre de l’île et demande spéciale de François Mitterrand : pas de fromage mais une jonchée avec coulis de framboise, suivie d’une tarte aux fraises.

Quand sur le coup de 13h30, François Mitterrand et Helmut Kohl pénètrent dans la salle à manger restée ouverte au public, les clients sont abasourdis… et respectueux.

Vers 16h, les deux chefs d’État, s’en iront faire une promenade digestive sur la Côte sauvage, après avoir signé le livre d’or et traversé une haie d’honneur constituée des cuisiniers et du personnel du restaurant à qui François Mitterrand serrera individuellement la main.

Pour la petite histoire, des années durant, des clients demanderont à être installés à la table de François Mitterrand et à déguster le menu et même le vin de ce jour historique ! (3)

Catherine Bréjat

 

(1) Les Grandes Heures de l’île de Ré, Bernard Guillauneau.

(2) Histoire de l’île de Ré, Michaël Augeron, Jacques Boucard et Pascal Even.

(3) L’amitié franco-allemande : entretien avec Daniel Massé.

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