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Histoire - Idées Nouvelles

Naissance d’une Maçonnerie rétaise

Lithographie, allégorie de la franc-maçonnerie (vers 1840-1860) - Musée Ernest Cognacq, ville de Saint-Martin de Ré
Publié le 11/04/2018
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Les idées, tout comme les marchandises, circulent et empruntaient souvent, avant Internet, les mêmes circuits : grands axes routiers, villes frontières et ports (1). Les trois ports rétais d’Ars, de Saint-Martin et de La Flotte n’ont pas fait exception et les mouvements des marchands et des militaires favorisèrent au XVIIIe la pénétration dans l’île des idées nouvelles du « siècle des Lumières », aussi bien que celles d’une franc-maçonnerie qui nous arrivait de Londres via La Rochelle.

Les loges maçonniques rétaises naquirent dans la mouvance des loges militaires liées aux régiments d’Infanterie stationnant successivement dans l’île. C’est plus le besoin de sociabilité que l’approfondissement des idées philosophiques de la maçonnerie qui poussèrent leurs officiers à accueillir des civils triés sur le volet. Ils les invitaient à participer à leurs travaux et lorsqu’ils quittèrent le territoire pour une nouvelle affectation, les initiés rétais créèrent de nouvelles loges, poursuivant les actions entreprises. Lieu de rencontre mondaine, mais aussi professionnelle, outre les officiers, on découvrait parmi les membres de ces loges des représentants de la noblesse, de la bonne bourgeoisie, des professions libérales, de gros négociants… le gratin, somme toute, d’une société rétaise aisée, ouverte aux idées nouvelles. Pas au point cependant d’abandonner le commerce triangulaire. Trois loges virent le jour dans l’île : La Sagesse (1776 – 1783, puis 1805 – 1814) et Les Amis de la Parfaite Union (1808 – 1827) à Saint-Martin, Les Amis de l’Ordre (1807 – 1816, puis 1822 – 1836) à La Flotte.

Diplôme maçonnique accordé à Charles Villeneuve ; loge de la Sagesse 1806 - Musée Ernest Cognacq, ville de Saint-Martin de Ré

Diplôme maçonnique accordé à Charles Villeneuve ; loge de la Sagesse 1806 – Musée Ernest Cognacq, ville de Saint-Martin de Ré

Les loges martinaises

La loge de La Sagesse mettra du temps avant d’être reconnue et de figurer parmi les « Loges Régulières ». Ce n’est qu’en 1778, après deux ans d’attente, qu’elle est établie à l’Orient de Saint-Martin, l’installation se faisant, une fois obtenu l’accord du Grand Orient de France basé à Paris, par des frères de la loge de l’Union Parfaite de La Rochelle. Ambroise Gigaux de Grand Pré en deviendra le premier vénérable. Erreur monumentale. Un procès spectaculaire oppose, en 1783, Gigaux de Grand Pré à Jean-François Prévost, greffier au siège royal, à propos de la disparition des sceaux de la juridiction rétaise. Tous deux oubliant leur appartenance à la même institution philanthropique transformeront la loge en véritable champ de bataille, donnant une bien triste image de l’idéal maçonnique ! L’activité de la loge en sera suspendue durant vingt-deux ans !

Elle revivra en 1807, grâce à Chesneau-Mala, un négociant de Saint-Martin, qui d’évidence n’avait rien compris à l’enseignement maçonnique et dont l’attitude et les excès sèmeront à nouveau la zizanie. Mais la mort définitive de cette structure est due à l’opportunisme de ses membres, parmi lesquels s’était égaré un tout jeune Théodore Kemmerer (2), qui prirent fait et cause pour Louis XVIII, alors que Napoléon n’ayant pas dit son dernier mot débarquait à Fréjus.

Il n’est pas étonnant dans ces conditions, que la nouvelle loge Les Amis de la Parfaite Union, dont on voit l’émergence en 1807, ait réuni une représentation totalement différente, essentiellement corporative et s’apparentant beaucoup plus à la franc-maçonnerie de métier qu’à celle des Lumières. Les huit membres fondateurs sont épicier, surveillant, serrurier, vitrier ou peintre. Le premier vénérable, Jean-Baptiste Noyé, entrepreneur en bâtiment, finira par obtenir « les constitutions », c’est-à-dire que sa loge soit reconnue. Le Grand Orient échaudé par sa précédente expérience de la reconnaissance d’une loge dans l’île de Ré ne se précipite pas, d’autant que les membres lui paraissent vraiment trop cantonnés à des professions artisanales pour être susceptibles de recevoir les Lumières de la maçonnerie ! À la différence de la première loge martinaise, l’activité de la nouvelle structure se poursuit sans heurt jusqu’en 1827, où le tableau des Frères adressé chaque année au Grand Orient mentionne que Jean-Baptiste Noyé est démissionnaire, car devenu aveugle et que Jacques Cognacq l’est également « à la suite d’une petite dissension en choses profanes ». Bernard Guillonneau(3) estime que le désaccord fut probablement plus important que ne le donne à penser ces mots car : « Le dossier des Amis de la Parfaite Union se termine là sans autre explication. »

Tablier de grand maître maçonnique. L’abondance du décor indique que ce tablier est celui d’un Grand-Maître Chevalier Rose-Croix d’Orient, un grade maçonnique élevé - Musée Ernest Cognacq, ville de Saint-Martin de Ré

Tablier de grand maître maçonnique.
L’abondance du décor indique que ce tablier est celui d’un Grand-Maître Chevalier Rose-Croix d’Orient, un grade maçonnique élevé – Musée Ernest
Cognacq, ville de Saint-Martin de Ré

La mystérieuse loge de la Flotte

Les Amis de l’Ordre est créée à la Flotte en avril 1807, à l’initiative du négociant Simon Durand. Pierre Valleau, maire de la commune en deviendra le premier vénérable, entouré de onze membres parmi lesquels figurent plusieurs officiers de santé, des négociants et un officier de marine. Le nombre de membres augmente jusqu’en 1811et la loge mène une vie normale. Elle cesse son activité à la mort, en 1816, de son vénérable Sébastien Labrière, dont les héritiers la privent de local pour se réunir. L’étonnant de l’affaire est que les frères ne cherchent pas d’autre lieu de réunion pensant « qu’il convient d’attendre un moment plus opportun. » Les Amis de l’Ordre attendra six ans pour renaître avec pour vénérable Henry Grellaud, puis en 1832, Aimé Lem qui rassemblent autour d’eux la bonne bourgeoisie de la commune dans une apparente bonne entente, si bien que l’on comprend mal les motifs à l’origine de la cessation définitive de son fonctionnement en octobre 1836. À partir de cette date, il n’y aura plus de loges maçonniques dans l’île. Il est vrai que les communications avec le continent s’améliorent et que les Anglais ne sont plus là pour bloquer le passage vers La Rochelle. C’est désormais dans les loges rochelaises que les frères rétais joueront un rôle. Toutefois, ce mouvement de pensée aura laissé son empreinte sur l’île dans les mentalités qu’il fit évoluer et dans la pierre de ses bâtiments et de ses cimetières, ainsi que parmi les noms de rues célébrant d’illustres frères.

Catherine Bréjat

 

(1) Francis Magnaud : Franc-maçonnerie et francs-maçons en Aunis et Saintonge sous l’Ancien régime et la Révolution – Ed. Rumeur des Âges.

(2) Théodore Kemmerer, médecin, maire de Saint-Martin et auteur d’une Histoire de l’île de Ré.

(3) Bernard Guillonneau : Les grandes heures de l’île de Ré – Ed. Le Croît Vif.

 

Matrice de sceau de la loge de la Sagesse, Orient de Saint-Martin Musée Ernest Cognacq, ville de Saint-Martin de Ré.

Matrice de sceau de la loge de la Sagesse, Orient de Saint-Martin Musée Ernest Cognacq, ville de Saint-Martin de Ré.

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